Enea Scala, le dieu du stade

Armida (Rossini) - Gand

Par Christophe Rizoud | ven 27 Novembre 2015 | Imprimer

« Connaissez-vous Armida ? » pourrait-on objecter à ceux qui considèrent Rossini comme un amuseur, certes doué mais limité. « Surtout, mon cher, faites beaucoup de Barbier » lui avait conseillé, perfide, Beethoven. Les préjugés ont la vie dure. Pourtant que de trouvailles dans son troisième opéra seria destiné au prestigieux Teatro San Carlo. Disposant des meilleurs chanteurs et musiciens d'Italie, Rossini donne libre cours à sa verve créatrice. Son écriture demeure d'une exigence surhumaine. Le livret de Giovanni Federico Schmidt atteint des sommets d'indigence théâtrale. Quelle importance ! Un rien stimule son incroyable créativité. La partition devient champ d'expérimentation. L'inaction du deuxième acte offre l'occasion d'un ballet. Les rencontres entre les deux protagonistes – la magicienne Armida et le Chevalier Rinaldo – engendrent des duos d'amour extasiés dont l'un d'entre eux – « Amor possente nome » était pour Stendhal le plus beau jamais composé. Un trio de ténors – le seul à notre connaissance de tout le répertoire – précède la scène finale, d'une intensité dramatique inégalée, une des pages les plus admirables que le genre opéra nous ait donné.

C'est dire les enjeux aujourd'hui d'un tel ouvrage. Des interprètes exceptionnels sont nécessaires mais insuffisants. Comment représenter trois heures durant une histoire dont le résumé tient en deux lignes ? Mariame Clément, en 2011 à l'Opéra des Flandres déjà, avait transposé Il viaggio a Reims dans un avion. Armida prend place dans un stade. La paronymie entre Rinaldo et Ronaldo n'est sans doute pas étrangère à ce choix. La metteuse en scène est une farceuse. Ce n'est pas Rossini qui lui jettera la première pierre. Reste ensuite à assumer l'idée. Un coup de boule, au lieu d'épée, met Gernando à terre – référence à Zidane dont Rinaldo arbore le numéro 10. Les croisés, le visage ensanglanté, troquent en début de deuxième acte leur cotte de maille contre un maillot de foot. Une poupée gonflable circule de mains en mains. Certaines clés sont plus faciles à déchiffrer que d'autres. Le monde enchanté d'Armide est un canapé fleuri devant lesquels en fin de ballet, chevaliers et vierges peu effarouchées prennent la pose pour former un tableau imité de Pierre et Gilles. La « première femme fatale de l'opéra » – dixit Mariame Clément qui oublie un peu vite Poppea, Cleopatra, Alcina... – est mal attifée. Pourtant son pouvoir érotique réussit à disloquer le monde viril. Hommes contre femme, le combat reste inégal. Égarés dans une forêt, Ubaldo et Carlo parviendront à tirer Rinaldo des griffes de l'enchanteresse. Répudiée, Armida s'abandonnera à une inutile fureur sur un plateau nu, seule devant le rideau rouge. Le théâtre reprend ses droits. Difficile de faire des miracles avec une intrigue aussi mince. Mariame Clement n'en fait pas. Tout au moins aurait-elle pu avoir la décence de nous épargner à la fin du premier acte les barbus armés de Kalachnikov. Le procédé est non seulement éculé mais malvenu depuis les attentats du 13 novembre.


© Annemie Augustijns

Ce quatrième volet du cycle Rossini proposé par le Vlaanderen Opera garde pour dénominateur commun Alberto Zedda. A 87 ans, le chef d'orchestre italien a toujours le geste assuré. Ni l'équilibre des volumes, ni la précision d'une écriture dont la pulsation est clé, ne sont pris en défaut. Expérience et séniorité favorisent une lecture raisonnée, dénuée d'épanchements superflus ou d'excès de contrastes. Est-elle la mieux appropriée à la sève juvénile d'une œuvre composée par un musicien de 25 ans alors sous l'emprise amoureuse de sa prima donna, la légendaire Isabella Colbran ? A-t-elle été imposée par les défaillances de l'orchestre. L'ouverture trahit un défaut de cohésion et de justesse. Moins exposé, le chœur assume la virilité de la plupart de ses interventions. Comme lors de la création, deux ténors se partagent quatre rôles. Un air hérissé de difficultés est concédé à chacun. Robert McPherson et Dario Schmunk ont une vocalité similaire : un timbre pincé, une émission haute et libre, apte à surmonter d'intrépides roulades, le premier avec une projection et une aisance scénique supérieures au second. Obligé d'interpréter deux rôles – Idraote et Astarotte – dont on se demande pourquoi ils n'ont pas été réunis par le librettiste en un seul, Leonard Bernad à peu d'occasions de faire valoir une voix de basse prometteuse. En Eustazio, le jeune ténor britannique Adam Smith n’est pas mieux loti.

A vrai dire, avec l'amour pour unique sujet, seuls importent pour Rossini les deux amants. Qu’ils s’absentent du plateau et la musique redevient conventionnelle. Armida est avec Semiramide le plus flamboyant de tous les rôles dévolus à Isabella Colbran – l’égérie, la muse –, le plus difficile aussi en ce qu’il cumule embûches vocales et impératifs dramatiques. Rares sont les chanteuses réunissant l’ensemble des qualités requises. Déjà titulaire du rôle à Pesaro en 2014, Carmen Romeu continue d’y consumer des moyens limités. Le timbre parait asséché. L’aigu est parfois laborieux, le suraigu absent. L’imagination fait cruellement défaut aux variations. Celles – écrites – de l’air du 2e acte, le splendide « D’amore, dolce impero », s’échouent sur un bagage technique insuffisant. Demeurent la présence, et un tempérament qui, dans la scène finale, force le respect.

Heureusement à ses côtés rayonne le chant héroïque d’Enea Scala. En Rinaldo, le ténor italien donne tout ce qu’il peut donner et, au contraire de sa partenaire, réussit à cocher la majorité des cases, qu’il s’agisse de puissance, de longueur – et Dieu sait si Rossini balade son chevalier d’un bout à l’autre de la portée –, de style, d’agilité avec un dosage savant des registres, sans compromettre la séduction naturelle du timbre. Son prochain Léopold dans La Juive mise en scène par Olivier Py en mars 2016 rend indispensable le voyage à Lyon.