L’art du laisser-faire

Bach : Passion selon saint Matthieu (Philharmonie) - Paris (Philharmonie)

Par Alexandre Jamar | ven 08 Avril 2022 | Imprimer

Quand deux Passions de Bach se font face, il nous est difficile de ne pas les comparer. Difficile, donc, de ne pas mesurer la proposition de Philippe Herreweghe dans la Saint Matthieu à la Philharmonie (ses débuts in loco !) à celle de Vaclav Luks dans la Saint Jean la veille. La comparaison a pourtant du mérite, car elle permet de rehausser les qualités respectives de chaque prestation.

Lorsque l'on s'appelle Herreweghe, et que l'on a enregistré et joué la Saint Matthieu partout dans le monde pendant plusieurs décennies, on peut se permettre le plateau vocal de ses rêves. Qu'on nous pardonne cette formulation superlative, mais la grande réussite de cette soirée tient avant tout d'une exécution vocale remarquable. Reinoud Van Mechelen n'est peut-être pas irréprochable dans sa diction allemande, mais rachète son Evangéliste par sa plastique vocale faite de métal éclatant. Florian Boesch est un Jésus tourmenté, au verbe économe mais pesé.
Dans les solistes des arias, on passera plus rapidement sur les prestations de Grace Davidson, de Philipp Kaven et de Peter Kooij, qui, sans démériter tous trois, pâtissent plus de l'acoustique parfois submersive de la Philharmonie (nous les entendions du premier balcon). En Judas, Tobias Berndt écope d'un rôle ingrat, dont il se tire admirablement, notamment grâce à un « Gebt mir meinen Jesum wieder » d'une grande noblesse et sincérité. Guy Cutting propose un « Geduld » d'une poigne surprenante, magnifiquement accompagné par la viole de gambe de Romina Lischka. Samuel Boden paraît peut-être plus discret ce soir-là, mais son timbre si émouvant correspond bien à l'angoissé « O Schmerz ». Le contre-ténor lumineux et précis de James Hall fait bonne impression, mais on lui préfère inévitablement celui, plus velouté et chaleureux de Tim Mead, dont le « Erbarme dich » ferait pleurer les pierres. Il doit en revanche se partager la palme de l'émotion avec Dorothee Mields, qui nous fait chavirer les esprits lors d'un « Aus liebe will mein Heiland sterben » mémorable.

Toutes ces prestations ne seraient rien sans la prestance des instrumentistes du Collegium vocale. Citons parmi eux tout particulièrement le violon solo de Christine Busch, le traverso de Patrick Beuckels et les deux hautbois (de chasse) Jasu Moiso et Taka Kitazato.

Nous disions de Luks qu'il concevait son rôle de chef comme celui d'un architecte : il est là pour organiser et souligner le discours, pour accentuer les ruptures dramatiques, pour donner une vigoureuse impulsion dans une œuvre qui ne demande que ça. Philippe Herreweghe hérite de la Saint Matthieu, qui est une toute autre paire de manches musicales. Bach se veut moins démonstratif, plus résigné et pénitent, économe dans ses effets. La direction du chef belge est à l'image de l'œuvre : sobre, élégante, et redoutablement efficace. Car aucun geste n'est de trop dans cette battue ramassée, qui ne donne que le strict nécessaire pour assembler et animer les forces vocales et instrumentales présentes ce soir. L'exemple le plus frappant est celui des chorals, où un simple frémissement suffit pour attirer l'attention des musiciens sur tel emprunt ou tel mot à rehausser. Le mérite revient à parts égales aux choristes du Collegium Vocale de Gand, qui obéissent au doigt et à l'œil à chaque inflexion dans la direction de leur complice. En ce qui concerne les airs, ici encore, point trop n'en faut. Les plus délicats (notamment « Gebt mir meinen Jesum wieder » et « Aus liebe will mein Heiland sterben ») sont battus, mais dès que cela est possible, le chef laisse volontiers les musiciens s'exprimer seuls, car diriger, c'est aussi faire confiance et laisser faire.

 

 

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