Jubilatoire !

Candide - Marseille

Par Maurice Salles | dim 14 Octobre 2018 | Imprimer

Le Candide de Leonard Bernstein n’a pas été d’emblée un succès, et divers remaniements tenteront d’y insérer des ingrédients qui avaient fait celui de West Side story sans faire de l’ombre au message intellectuel. Dans l’ultime version validée par le compositeur, celle de l’enregistrement de 1989, il nous semble avoir atteint l’équilibre qu’il cherchait entre la romance qui plaît et la thèse philosophique. C’est celle qui vient d’être donnée en concert à l’opéra de Marseille pour célébrer le centenaire de la naissance de « Lenny », comme l’appelaient ses amis, seulement privée, si notre vigilance est restée entière, de la barcarolle des rois. L’œuvre faisait son entrée au répertoire de l’opéra phocéen et le moins qu’on puisse dire est qu’elle a été accueillie avec un enthousiasme qui constituait sans doute un très bel hommage au compositeur.

Il va sans dire que cette réception si heureuse est liée à la qualité de l’exécution, et à cet égard ce compte rendu sera tressé de louanges. Le premier contact avec l’œuvre s’opère par l’Ouverture : en quelques mesures, Robert Tuohy dévoile son amour et sa compréhension de la partition. L’introduction à l’œuvre est bien, sous sa direction, un étincelant condensé d’esprit, de vitalité joyeuse et de culture musicale ouverte dans le temps et dans l’espace, comme un passeport mondial. Il fait sonner à souhait les effets grandioses ou grandiloquents ou frémir les cordes sensibles dans les attendrissements mais rend perceptibles les intentions narquoises ou ironiques par lesquelles l’écriture du musicien retrouve l’esprit de celle de l’écrivain. Quant au savoureux « melting-pot » rythmique, il le scande avec une précision qui n’exclut pas la sensualité. Evidemment ce bonheur n’est possible que parce que les musiciens coopèrent pleinement : peut-être sont-ils fatigués par le calendrier des répétitions, car ils ne sourient guère, mais leur exécution est si propre et si polie qu’on ne peut que croire à leur plaisir de jouer cette partition extraordinaire dont tous les passages pour orchestre seul sont des bijoux d’orfèvrerie dont tous les miroitements nous sont offerts.


Sabine Devieilhe et Jack Swanson © Christian Dresse

Autre grande performance, celle du chœur maison, qui s’empare de son lot de pièces avec une autorité impeccable, tantôt imposant, tantôt sarcastique, tantôt béatement et agressivement beauf (dans l’Autodafe), modulant très subtilement sa puissance et donnant à sa dernière intervention a cappella la résonance prévue et déconcertante d’un choral mystique, majestueux et émouvant.

Les solistes ne sont pas en reste : la brochette réunie est succulente. Dans les multiples rôles de Voltaire, Pangloss, Martin et Cacambo, l’élégant et spirituel Nicolas Rivenq démontre sa maîtrise ancienne de l’anglais, son esprit d’à propos lorsqu’il explique que Candide a reconnu Cunégonde à « son contre-mi » et son talent d’interprète dans la tirade béate « Dear boy » de Pangloss avant d’exprimer le dégoût rageur de Martin dans « Words, words, words ». Tour à tour Grand Inquisiteur brutal et croupier vénal, ce sont les rôles du négociant cynique et celui du gouverneur amoureux qui donnent à Kevin Amiel l’occasion de triller comme un merle et de faire briller un registre aigu que soutient une belle longueur de souffle. Si l’on se souvient que Nicolai Gedda  avait chanté ces rôles, on conçoit qu’un jeune ténor puisse s’en accommoder. Au baryton Jean-Gabriel Saint-Martin d’incarner tour à tour le frère de Cunégonde, l’ambigu Maximilien, puis un capitaine, un quidam, un croupier ; il s’en acquitte avec efficacité, la clarté de sa voix et le renfort de ses mimiques contribuant à la saveur du texte et des situations.

C’est à Jennifer Courcier que revient Pâquette, la servante dévouée qui a transmis à Pangloss la syphilis et dont cette version féministe a fait entre autres conditions la supérieure d'une communauté jésuite. La chanteuse se trouve visiblement dans l’état qu’on appelait autrefois « intéressant » et elle l’exhibe malicieusement, comme le fruit de la conduite capricante du personnage. Le découpage du livret flanque Cunégonde d’une compagne plus âgée dont l’histoire picaresque est nourrie par Bernstein de références familiales et d’allusions à l’actualité : la mère de la Vieille est originaire d’Ukraine, comme la famille du compositeur, et si le pape dont elle se dit la fille est devenu polonais, c’est parce qu’en 1989 règne Wojtyla, Jean-Paul II. Anne-Sophie von Otter devant renoncer pour raison de santé c’est une suppléante inattendue qui déboule dans un fourreau rouge. Dire qu’il s’agit de Sophie Koch suffit sans doute à calmer les perplexités ; dans sa maturité naissante, elle se coule avec bonheur, et pour le nôtre, dans ce personnage foutraque, que le compositeur a gratifié de deux morceaux de bravoure, dont le plus célèbre est le tango du premier acte. Comment décrire la qualité de ses interventions, tant vocales que visuelles, car aux paroles elle joint la mimique et le geste ? Si vous avez en tête la performance de Christa Ludwig dirigée par Bernstein, vous aurez une idée juste de celle de Sophie Koch. Son duo avec Cunégonde « We are women » est un piège auquel on succombe sans résister.

Comment résister, d’ailleurs, à Sabine Devieilhe ? Sa Cunégonde est d’une drôlerie expressive irrésistible, et son air des bijoux est aussi éblouissant qu’on l’espère, les difficultés accumulées dans une gradation savante étant exécutées avec la maîtrise souveraine qui les escamote. L’intelligence de l’interprète est connue et ainsi elle donne quelque épaisseur à un personnage dont la profondeur intellectuelle n’est pas la caractéristique. Grâce, esprit, élégance, cette dévergondée conserve assez de charme pour qu’on comprenne la quête obstinée de Candide, sous les traits du ténor Jack Swanson. Il sait d’entrée, alors que Voltaire présente son héros, tirer parti de son physique juvénile et prendre l’air d’innocence qui est sa carte de visite. Il saura aussi exprimer tant l’exaltation naïve que les incertitudes et les doutes, par son visage mouvant comme par les couleurs de sa voix de ténor, dans les « méditations » du personnage, jusqu’à l’émouvant « Nothing More than this » qui précède la conclusion.

Osera-t-on, avant de saluer encore une fois cette réussite, faire une suggestion ? Le couple qui se forme, à la fin de l’œuvre, n’est pas, n’est plus le couple initial. Des années ont passé, et des vicissitudes, et le regard de Candide est désormais sans illusion. Mais s’il a vu Cunégonde en fripouille racoleuse au casino, elle sait aussi que sa beauté s’est envolée. Leur union finale, c’est celle de deux lucidités, elle est émouvante, mais ce n’est pas une happy end. Or l’image que donnent les interprètes, jeunes et beaux, quand ils se tiennent la main, c’est bien celle de la fin heureuse. Serait-ce trop demander que, jusqu’à la fin de la musique, ils restent les personnages auxquels leur art a su nous faire croire ? Il nous semble qu’ainsi Voltaire et Bernstein auraient le dernier mot…

 

 

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