La liberté retrouvée

Carmen - Bordeaux

Par Tancrède Lahary | jeu 03 Juin 2021 | Imprimer

En raison du contexte sanitaire, c’est une version de Carmen « mise en espace » et non mise en scène, déplacée du Grand théâtre vers l’Auditorium, que l’opéra de Bordeaux propose pour la réouverture de sa saison. Le spectateur, quelque peu déçu de ces changements dictés par les circonstances, ne pourra toutefois qu’être agréablement surpris. En effet, c’est un tour de force que propose Romain Gilbert qui parvient, alors qu’il ne dispose que de quelques mètres carrés de scène, à proposer une vraie vision de l’opéra donnant l’impression d’une véritable mise en scène très aboutie. Le « décor », agrémenté de la scénographie et des costumes de Mathieu Crescence, déplace l’action dans les coulisses d’un théâtre où Don José est acteur et Carmen ouvreuse de spectacle. Malgré les limites évidentes de ce déplacement auquel le livret ne se prête pas de façon systématique, l’idée de cette mise en abîme, s’agissant d’un opéra où tout est spectacle, et où la coulisse se fait le lieu symbolique de la déchéance progressive de Don José ne peut que stimuler le spectateur. Les lumières de François Menou prolongent très habilement l’effet de mise en scène, notamment lors de l’apparition façon star de cinéma d’Escamillo.

Au-delà de cette intéressante proposition, le grand intérêt de la soirée est bien évidemment la prise de rôle de Stanislas de Barbeyrac en Don José, qui est un très grand succès. Vocalement, la performance est splendide : le ténor ne ménage pas ses efforts, déployant une voix aux volumes particulièrement généreux tout au long de la soirée. La puissance de certains aigus bluffe tout autant que la subtilité de ses pianissimi. Ce sont, particulièrement, les airs « Parle-moi de ma mère » et « La fleur que tu m’avais jetée » - et sa magnifique note finale - qui clouent le spectateur. Scéniquement, Stanislas de Barbeyrac propose un Don José sidérant : angélique au premier acte et toxique à souhait dans le dernier, il donne parfaitement à voir l’évolution destructrice du personnage.

De son côté, Aude Extrémo confirme – s’il en était besoin ! – l’immense Carmen qu’elle est. Tout est parfaitement en place : la voix, charnue et profonde, confère à la mezzo-soprano tous les moyens nécessaires pour camper une Carmen extrêmement séductrice et tout à la fois vulnérable. Son charisme et sa sensibilité permettent de rendre toute la complexité d’un personnage profondément envoûtant mais aussi parfois torturé. Aude Extrémo démontre également sa grande force comique, notamment dans les passages parlés. L’alchimie du couple Extrémo – de Barbeyrac fonctionne à merveille et constitue l’une des grandes forces de la soirée.

© Eric Bouloumié

Le reste du plateau vocal est de grande qualité également. La Micaëla de Chiara Skerath est excellente : extrêmement touchante dans « Parle-moi de ma mère », ses aigus lumineux bouleversent le spectateur dans « Je dis que rien ne m’épouvante ».  Jean-Fernand Setti a indéniablement le charisme et la présence scénique dignes d’un grand Escamillo, et sa voix s’installe plus confortablement dans la profondeur escomptée pour le rôle à partir de l’acte III. Le Zuniga de Jean-Vincent Blot est solide et solennel : sa voix de basse, ample et profonde, apporte toute la gravité attendue pour le lieutenant. Les deux duos, de Olivia Doray et Ambroisine Bré en Frasquita et Mercédès et de Romain Dayez et Paco Garcia en Dancaïre et Remendado sont proprement hilarants : le quintet « Nous avons en tête une affaire » déploie une très forte charge comique, en particulier. La qualité vocale est également au rendez-vous : on retiendra notamment, s’agissant d’Olivia Doray et d’Ambroisine Bré de l’air des cartes très réussi. Enfin, Philippe Estèphe est un Moralès de très bon calibre, repensé en régisseur de spectacle.

La direction musicale de Marc Minkowksi est très équilibrée, fidèle à l’esprit français, pleine de légèreté et de sensualité. Les ouvertures des actes I et IV sont éclatantes et parées d’or et de rires de corrida. Si certains choix de tempo sont particulièrement travaillés, comme l’accélération progressive très bien menée et respectueuse de l’œuvre pour « Les tringles des sistres tintaient », d’autres convaincront moins, comme le tempo assez lent de l’air du toréador. L’orchestre national Bordeaux Aquitaine sait montrer ses muscles quand il faut, mais aussi faire preuve de grand raffinement et d’élégance. Dirigé par Salvatore Caputo, le chœur de l’opéra national de Bordeaux est puissant et précis mais manque parfois d’enthousiasme, ce dont, en revanche, ne manque pas le chœur de la Maîtrise Java Jeune Académie Vocale Aquitaine dirigé par Marie Chanavel, particulièrement jovial.

En dépit de moyens limités en raison du contexte sanitaire, le spectateur aura vibré de toutes les émotions au cours de cette soirée, essentiellement grâce à l’exceptionnel couple star de la distribution, qu’il nous tarde de revoir dans une production entièrement mise en scène.

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.