L'idéal et le réel

Carmen - Toulouse

Par Maurice Salles | mar 10 Avril 2018 | Imprimer

Dans les propos où il éclaire son approche de Carmen, pour cette coproduction entre Monte-Carlo, Marseille et Toulouse, où elle est présentée ces jours-ci, le metteur en scène Jean-Louis Grinda affirme rejeter la recherche de l’originalité à tout prix, surtout s’agissant de la version avec dialogues reprise de la création. Comment ne pas s’en féliciter ? Mais pourquoi, alors, cette pantomime pendant l’ouverture, qui présente déjà le meurtre final ? On regrettera donc que la déclaration d’intention ne semble pas parfaitement cohérente avec le spectacle. Parlant des costumes, signés Rudy Sabounghi et Françoise Raybaud Pace, Jean-Louis Grinda dit avoir souhaité qu’ils reflètent l’époque de la création et qu’ils s’inspirent de ceux du film de Risi (sic ; lapsus ou erreur typographique, il s’agit de Francesco Rosi). Mais les costumes de 1875 ne prétendaient pas refléter l’Andalousie de la même époque, plutôt ceux de l’Andalousie où Mérimée situe sa nouvelle dans les années 1830. On dira que ce sont des détails, mais c’est dans les détails que le diable se niche : la haie de bourgeoises aux ombrelles déployées qui traverse la scène en première ligne, et qu’on retrouvera à la feria de Séville, qu’a-t-elle à voir avec la couleur locale ? Ah, il est vrai qu’en entendre parler donne de l’urticaire aux adversaires des « espagnolades ». Selon eux, la gommer au maximum serait rendre service à l’œuvre : en la privant des références qu’ils considèrent comme des clichés on l’approcherait de l’universel. Faut-il rappeler l’évidence : Bizet a cherché la couleur locale, et l’a si bien inventée qu’elle est universellement reconnue comme une référence folklorique !

Le décor, lui aussi de Rudy Sabounghi, fuit donc la ressemblance ou la reconstitution. Il consiste essentiellement en deux panneaux incurvés qui, accolés, forment un demi-cercle, et peuvent, maniés par des machinistes, ouvrir des espaces différents. Ils nous ont rappelé les fascinantes surfaces courbes du Guggenheim de Bilbao. Dans la scène finale, ils enferment symboliquement Carmen dans le cercle créé sur le plateau par les lumières de Laurent Castaingt, métaphore de l’arène où s’apprête le sacrifice du taureau, comme le montre la video de la faena projetée sur le mur du fond de scène, car la couleur locale a la vie dure ! Mais on ne verra pas, comme on l’attendait, la double estocade, et la mort de Carmen ne coïncidera donc pas avec celle du taureau. Ce décor a donc des qualités esthétiques ; mais quand il est au centre de la scène, il limite sérieusement les mouvements de foule. Ainsi la scène initiale voit le chœur composer deux groupes de part et d’autre de la structure, réduits à l’immobilité faute de pouvoir déambuler, et contraints de regarder les spectateurs pour feindre de regarder ceux qui passent « sur la place ». Ce n’est pas très convaincant. Autre exemple, quand les deux panneaux sont disposés sur les côtés, les groupes déboulent du fond de scène, comme les cigarières dans leurs sous-vêtements qui semblent un uniforme. Enfin ce décor élimine le pittoresque, alors qu’il s’agissait d’un élément fondamental lors de la création, c’est très sensible dans l’acte de la montagne.

Perplexité aussi quand Jean-Louis Grinda affirme que Carmen n’est pas une prostituée : certes, ce n’est pas son activité exclusive, mais quand Zuniga vient la rejoindre ce n’est pas pour rien. Le metteur en scène la décrit comme une jeune fille spontanée, « une source fraîche offerte à qui veut se désaltérer ». Le personnage de l’opéra reste pourtant tributaire de celui de Mérimée, même sérieusement édulcoré. Certes, on peut voir dans la franchise avec laquelle elle vit ses désirs une certaine innocence, mais l’innocence véritable, c’est celle de Don José. Il ne sait rien de la vie, comme dans la nouvelle, cadet de famille noble destiné à la prêtrise mais qui préfère le jeu de paume. Une querelle pour le jeu, son adversaire touché mortellement, et le voilà exilé loin de la Navarre. Devenu soldat par hasard, il s’applique à bien faire. A-t-il de l’expérience avec les femmes ? Dans la nouvelle il dit que les Andalouses lui font peur. Dans l'opéra, devant l’audace provocante et l’aura érotique de Carmen, devant sa ruse manipulatrice - elle feint d’être basque comme lui – il est la chèvre destinée au lion. Quand il voudra être le maître, s'affirmer en mâle, Carmen le repoussera.


Carmen (Clémentine Margaine) et Don José (Charles Castronovo) chez Lilas Pastias © Patrice Nin

L’invention des librettistes, en donnant à Don José une mère qui de loin lui envoie une messagère pour le rappeler au berceau, est l’occasion pour le personnage d’exprimer naïvement sa nostalgie du monde de son enfance. Le tumulte sensuel éveillé par Carmen va sous nos yeux l’en détourner. Charles Castronovo a le mélange de douceur et de prestance physique nécessaire pour incarner un Don José pertinent et crédible. Comme en plus il sait trouver les couleurs, qu’il use de sa technique pour chanter la musique avec les nuances prescrites, qu’il comprend ce qu’il chante et place les bons accents avec la vigueur attendue, et que sa diction est irréprochable, sa composition est une réussite peu éloignée de la perfection, alors qu’il débute à peine dans le rôle. Ce n’est pas le cas de Clémentine Margaine, Carmen réclamée déjà dans des lieux prestigieux. Est-elle la jeune fille rêvée par le metteur en scène ? Son costume, qui met en évidence sa poitrine, est-il celui d’une innocente qui conquiert sans y penser ou d’une rouée qui joue de ses avantages ? Plus que de la jeunesse, effective évidemment, c’est de la vitalité que l’interprète nous renvoie l’image, la vitalité des pulsions et des désirs du personnage. Elle a dans la voix toutes les ressources pour séduire non seulement sa proie mais tout l’auditoire et les clameurs qui la salueront à la fin du spectacle diront bien la fascination qu’elle a exercée. Pourtant, au-delà du potentiel éblouissant, il faut exprimer la réticence suscitée par des ports de voix, des appuis qui réveillent le souvenir d’une tradition interprétative qu’on croyait définitivement surannée, et qui composait la femme fatale en alourdissant la voix et en outrant les effets. Certes, Clémentine Margaine n’en est pas là, et de loin. Mais à l’entendre on se demande si elle saura s’en préserver. On l’espère ardemment car l’élégance vocale de sa Favorite à Marseille est aussi celle de la Carmen de Bizet.

A une stridence près, dans l’acte de la montagne, quand elle doit chanter fort, la Micaela d’Anaïs Constant séduit, par la fraîcheur du timbre et l’ardeur de l’engagement. Le personnage nous semble bien un peu trop caressant pour cette enfant de Marie – elle devrait en porter l’uniforme – mais l’actrice fait probablement ce qu’on lui a demandé et sa composition globale est de tout premier ordre. Sans nous convaincre totalement, peut-être parce que son phrasé se ressent, même légèrement, de l’application qu’il semble mettre à articuler son français, Dimitry Ivashchenko a les moyens vocaux d’Escamillo et tire son épingle du jeu. Charlotte Despaux, Frasquita, et Marion Lebègue, Mercédès, composent le duo de charme disponible pour distraire soldats, douaniers et autres empêcheurs de trafiquer tranquillement, Mercédès cédant parfois à la tentation d’en faire un peu trop dans l’air des cartes. Le Zuniga venu imprudemment solliciter Carmen au milieu de la nuit paraît bien chenu, mais Christian Tréguier ne démérite pas. Lauréat du concours de chant de Toulouse, Anas Seguin donne tout son relief à l’air de Moralès d’une voix pleine et vigoureuse. C’est aussi l’impression que donnent le Dancaire d’Olivier Grand et le Remendado de Luca Lombardo. Ce dernier, après d’innombrables Don José, incarne un « rapiécé » peu courant, par la fraîcheur de son timbre et la clarté de la projection. Frank T’Hézan enfin donne à Lilas Pastia la faconde nécessaire à un tenancier mais sans forcer le trait.

C’est un plaisir rarement déçu que d’entendre les chœurs capitolins. La maîtrise, peut-être en état de grâce, délivre une garde montante irréprochable. Quant à leurs aînés, ils impressionnent du début à la fin, sans le plus petit fléchissement ou flottement, par leur précision admirable, même dans les enchevêtrements les plus complexes. On a beau savoir la difficulté, ils donnent l’impression de la facilité, et c’est bien le comble de l’art. Ce plaisir de l’écoute, les instrumentistes dans la fosse le dispensent aussi généreusement, permettant aux spectateurs de savourer les beautés dont regorge la partition. La direction d’Andrea Molino, sans subjuguer par des éclairs ou des impulsions rares, se montre soucieuse de soutenir les chanteurs et assez humble pour servir la musique, ce n’est pas une mince qualité.

Carmen étant un titre qui fait le plein, on se réjouit de voir, au milieu des habitués, bon nombre de têtes nouvelles et jeunes. On peut se demander si leur enthousiasme eût été moindre, avec un spectacle plus proche encore de l’œuvre d’origine. Mais est-ce l’essentiel ? La représentation a permis de réentendre ce chef d’œuvre dans de bonnes conditions. On peut rêver de l’idéal, et savoir se contenter du réel. Heureux ceux que cette Carmen a comblés !

 

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