Au centre de cet album, une friandise à garder pour les jours de tristesse (ou de chagrin d’amour) : le Je t’aime d’Isabelle Aboulker, un festival de notes piquées, de coloratures, de trilles, de glissandos, d’humour, de drôlerie, envoyé avec une allure et une virtuosité débridées par Julie Roset. D’une gaieté juvénile.
L’inventivité du programme qu’elle a élaboré pour son premier récital (en parfaite complicité avec Susan Manoff) est l’un des plaisirs que distille ce catalogue d’œuvres connues (elles ne sont pas nombreuses) ou méconnues (la plupart).

La jeunesse d’Achille-Claude
Ainsi ces cinq mélodies de jeunesse de Debussy composées pour Marie-Blanche Vasnier, chez qui il fréquentait (il appelait les Vasnier sa « seconde famille ») et qui possédait une voix de soprano lyrique léger. D’où une version princeps d’En sourdine bien différente de celle qu’Achille-Claude inscrira ensuite parmi ses Fêtes galantes. La mélodie se promène sur les sommets de la voix, avant de plonger vers un ré sur « arbousiers » et de remonter dans les hauteurs : certes la prosodie y est malmenée avec insolence, mais la dame pouvait y éblouir (?) ses amies de ses suraiguës et flatter le jeune prodige de vingt ans (1882).
Qui l’année précédente lui avait brodé au petit point une Fille aux cheveux de lin « sur la luzerne assise » dont les vocalises sonnent Art nouveau avant l’heure : « Tout ce qui a quelque valeur en moi se trouve ici », écrivait-il.
Debussy ne s’était pas encore trouvé, mais il troussait allègrement la mélodie de salon virtuose. Julie Roset musarde sur ces sentes escarpées, toutes en courbes et contre-courbes, avec une joyeuse aisance. De même qu’elle s’amuse de Fête galante (au singulier, ne pas confondre avec les Fêtes galantes), une manière de pastiche (« musique Louis XIV avec formules 1882 » dit Debussy lui-même !), sur un texte de Banville aimablement toc avec ses Sylvandre et Philis s’esbaudissant « dans le grand parc où tout s’idéalise ».
Ou de Silence ineffable, qui semble faire de l’équilibrisme entre mélancolie dépouillée et harmonies fondantes, ou encore de la Romance d’Ariel, gracile et serpentine, s’irisant de vocalises aériennes et penchant en tout volupté vers Massenet.

Amours tendres
Est-ce à dire que c’est un programme uniquement badin (il n’y aurait aucun mal à cela, d’ailleurs) ? Non !
S’ouvrant sur le quasi médiéval M’a dit Amour de Kœchlin (et prsque a cappella, le piano se limitant à quelques notes sur la pointe des doigts), il s’arrête un instant sur le délicat Elle était descendue au bas de la prairie, évocation préraphaélite par Lili Boulanger sur un poème de Francis Jammes : ah ! « cette grâce dégingandée qu’ont les jeunes filles trop grandes… », ah ! ces notes égrenées au piano, comme des gouttes d’eau sur un verre de cristal… Lui fait écho Naïs, le sensuel, subtilement érotique, poème de Sully-Prudhomme mis en ondes (musicales) par Reynaldo Hahn. La voix (virginale) de Julie, non moins troublante, et le piano de Susanne glissent au fil de cette eaux complice.
S’amusant à orientaliser, la Rêverie « pour calmer ma détresse » de Manuel Rosenthal (qui fut, on s’en souvient, le dernier élève de Ravel) appartient à la même veine liquide (pour le piano) et immatérielle (pour la voix). La limpidité du timbre et l’insinuante pureté de la ligne sont de la même insaisissable magie. De Rosenthal aussi, écouter les arpèges modulant sans cesse derrière Pêcheur de lune.

Le toucher de Susan Manoff
Des Chansons pour les oiseaux de Louis Beydts, Julie Roset donne la plus belle version féminine possible (comme pour faire pendant à celle, il n’y a pas si longtemps, de Cyrille Dubois, qui elle aussi rend justice à ce cycle magnifique, sur d’exquis poèmes de Paul Fort) : le pathétique de la Colombe poignardée, la candeur du Petit pigeon bleu, les miroitements de l’Oiseau bleu, hymne à la féminité (et à l’amour sur un contre-ré bémol), la fantaisie joyeuse (et acrobatique) du Petit serin en cage.
Comble de l’art, Julie Roset donne l’impression que tout cela est facile, ou naturel, de même que Susan Manoff l’accompagnant au piano. Louis Beydts, élève d’André Messager et Reynaldo Hahn, pratique le less is more : quelques accords, quelques arpèges, mais écoutez les infinies nuances de toucher dans la Colombe ou les harmonies changeantes de l’Oiseau bleu (la prise de son est magnifique, profondeur et proximité du piano, juste distance de la voix dont les envols respirent).

La drôlerie de l’Inconstante de Charles Cros (« Sidonie a plus d’un amant »…) fut chantée autrefois d’une voix gentiment perverse par Brigitte Bardot, sur une musique moins subtile que celle d’Isabelle Aboulker qui est d’une espièglerie, d’un mutin, d’un piquant, d’un coq-à-l’âne adorables. Julie Roset chante cela avec l’œil qui brille (on l’entend), de même que La princesse au petit pois, son archaïsme au second degré, ses mélismes comiques, ses velléités de valse. Où l’on voit à quel point elle sait raconter une mini-histoire, donner vie et liberté à la musique.
À chaque pièce son esprit
Ces trois Aboulker sont parmi les merveilles de ce disque, elles ont l’élégance de contraster avec les pièces plus mélancoliques qu’on a évoquées, mais aussi avec la Reine de cœur de Poulenc, aux harmonies immédiatement reconnaissables (quelques tentations de valse là aussi), avec le tendre Languir me fais d’Enesco, aux couleurs modales, ou le symbolisme tardif de Vers le pur amour de Mel Bonis, une belle montée vers la lumière avec laquelle prend fin l’album.
Qui est une belle réussite d’accomplissement vocal, de musicalité, de beauté de timbre, de mise en valeur de l’esprit de chaque pièce (et « chacune des mélodies est un monde en soi », dit très justement Susan Manoff).
Réussite à deux : Susan Manoff est magnifique de toucher, de couleur, de respiration, à l’instar des deux plages purement instrumentales qu’elle s’autorise, le Fille aux cheveux de lin, le prélude de Debussy, et le Banc songeur, de Reynaldo Hahn, sensibles et discrètes.

