Il a tout d'un grand

Arias for Nicolino

Par Bernard Schreuders | mer 16 Août 2017 | Imprimer

En reconnaissant les premières mesures, si familières, de « Cara sposa », nous nous apprêtions à ne tendre qu’une oreille distraite, tout en vaquant à d’autres occupations, vers cet énième portrait de castrat – le second de Nicolino à qui Dmitry Egorov dédia un album relativement décevant paru il y a quelques années chez Deutsche Harmonia Mundi. Or, voici qu’un chant étonnamment appuyé et des accents passionnés retiennent immédiatement notre attention : cette intensité nous heurte d’abord, avouons-le, elle rompt avec nos habitudes, avec notre confort d’écoute, nos références. En outre, Carlo Vistoli ne semble pas avoir encore tout à fait dompté le fauve qui jaillit de son gosier et décoche quelques coups de griffe, osant des aigus parfois métalliques qui ne seront pas du goût de tout le monde. « Mais pour une fois qu’un contre-ténor a du métal ! » nous rétorque, précisément, un confrère, qu’enthousiasment la densité du timbre et le mordant de l’émission, une émission dont la puissance n’est pas un nouveau mirage fabriqué en studio. Au contraire, nous avons pu l’apprécier à plusieurs reprises, y compris dans des acoustiques moins flatteuses que celle du Théâtre du Jeu de Paume où Carlo Vistoli vient de remporter un beau succès personnel à l’affiche de L’Erismena de Cavalli, notamment à la Philharmonie de Paris et au Palau de la Musica Catalana de Barcelone.

Cette rondeur, cette plénitude a indéniablement quelque chose de grisant, singulièrement dans cette catégorie vocale ; pourtant ce n’est pas la recherche du son pour le son qui caractérise l’art de Carlo Vistoli, mais bien celle de l’expression. Le célèbre lamento de Rinaldo nous révèle d’entrée de jeu un tempérament éminemment théâtral ainsi qu'une personnalité qui ne feront que s’affirmer au fil des plages. Epris de rhétorique, William Christie n’a jamais été très impressionné par le volume d’un organe et nous comprenons ce qui a dû le séduire lors des auditions pour le Jardin des Voix : l’intelligence, l’engagement et la sincérité de l’interprète. Ecorché vif, Rinaldo acquiert une stature inédite chez les contre-ténors (« Cor ingrato »), la sauvagerie d’aigus dardés avec insolence nous rappelant que « Venti, turbini, prestate » n’est pas qu’un exercice de haute voltige mais aussi une explosion de rage vengeresse.  

Des débuts triomphaux de Haendel à Londres (Rinaldo, 1711) à La Salustia (1732) du jeune Pergolesi durant les répétitions de laquelle la maladie l’emporta, le disque balaie à grands traits la carrière de Nicola Grimaldi dit Nicolino (1673-1732), nous livrant au passage d’autres raretés signées Alessandro Scarlatti (Il Cambise) et Domenico Natale Sarro. De l’Arsace de ce dernier, Terry Wey exhumait, pour son hommage à Bernacchi, l’amère et délicate plainte de Mitrane avec ses cordes en sourdine « Quel usignuolo ». Carlo Vistoli a jeté son dévolu sur le très démonstratif Allegro « Torno ai ceppi » où Arsace défie la mort et surtout « Se penso a Statira » : un incandescent drame miniature dont le contre-ténor magnifie la violence des contrastes, entre élans de tendresse et brusques éclairs de colère. Nous retrouvons cette urgence, cette science du clair-obscur dans la fureur d’Alessandro (« Per trucidar la perfida »), autre belle découverte à mettre au crédit des artistes.          

Grâce à l’introduction de Paologiovanni Maione, vous saurez tout ou presque de ce castrat natif de Naples où il étudie avec Provenzale, soprano puis contralto de plus en plus profond comme en témoigne la tessiture de son rôle chez Pergolesi, qui arrive à Londres en 1708 où ce n’est pas tant sa virtuosité que sa présence scénique qui conquiert l’auditoire en contribuant de manière déterminante à la percée du genre lyrique en Angleterre. Saluant « un grand chanteur et plus encore un grand acteur », Burney partage ainsi l’opinion de Richard Steele (The Spectator), d’ordinaire hostile à l’opéra : « pleinement satisfait par la vue de l’acteur, qui, par la grâce et la convenance de son jeu et de ses gestes, fait honneur à la figure humaine », le critique observe que « chaque membre, chaque doigt contribue au jeu scénique, à tel point qu’un sourd peut suivre avec lui le sens de l’action » avant de louer sa « grandeur dans le maintien » et « la majesté de son aspect » qui « forçait l’attention du public ».

En revanche, le livret d’accompagnement ne vous apprendra strictement rien sur Carlo Vistoli, le célèbre photographe napolitain Mimmo Jodice, dont un cliché orne la pochette, bénéficiant seul des quelques lignes de présentation qui auraient dû être consacrées à un jeune chanteur dont l’éditeur publie ici le premier disque soliste. Du reste, le programme s’avère un peu court et nous laisse également sur notre faim. Nous aurions volontiers échangé l’ouverture de Rinaldo et l’introduzione de l’Arsace de Sarro, dont les Talenti Vulcanici offrent une lecture irréprochable, contre d’autres extraits d’Il Cambise de Scarlatti auquel d’ailleurs Daniella Barcelona (Alessandro Scarlatti Opera Arias) et Max Emanuel Cencic (Arie napolitane) s’étaient déjà intéressés ou contre des fragments d’Amadigi dont le rôle-titre comporte quelques gemmes de la plus belle eau. Certes, Carlo Vistoli épouse avec une acuité saisissante les affects contradictoires d’Amadigi à l’égard d’Oriana (« T’amai, quant’il mio cor »), mais nous aurions également aimé l’entendre dans un registre moins spectaculaire et plus subtil, à la faveur du splendide Largo en sol mineur « Notte cara » dont Haendel retravailla l’envoûtante mélodie pour Alcina ou encore de la ravissante cavatine « Sussurrate, onde vezzose limpidette », ruisselant de sensualité où l’impétueux contralto aurait pu laisser tomber l’armure et faire valoir sa morbidezza.

En attendant la reprise de L’Erismena à Versailles en décembre, Carlo Vistoli incarnera Ottone, l’un de ses rôles favoris, dans L’Incoronazione di Poppea donnée en version semi scénique à la Philharmonie de Paris le 18 septembre sous la conduite de Sir John Eliot Gardiner. Rendez-vous est pris avec celui qui n’est pas un contre-ténor de plus dans une galaxie en expansion, mais un chanteur lyrique dans tous les sens du terme. 

 

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