Animalerie, ménagerie...

Bestiaire

Par Laurent Bury | lun 23 Avril 2018 | Imprimer

Ce sont les premiers mots de Lulu : « Hereinspaziert in die menagerie ! » Le dompteur nous invite à entrer dans sa ménagerie pour admirer les très humaines créatures féroces qui y sont enfermées. Bien avant qu’on se préoccupe des droits des « animaux non humains », selon une expression à la mode, les poètes ont aimé à dépeindre les mœurs des hommes sous le déguisement des bêtes, mais aussi à décrire le comportement animal à travers le prisme d’un certain anthropomorphisme. Le principe du bestiaire a ainsi pu se plier aux intentions les plus diverses : simple prétexte pour Apollinaire, ironie pour Edmond Rostand, allégorie pour Baudelaire ou Hugo, véritable exercice d’appropriation mentale pour Jules Renard… Il y a là amplement de quoi composer un beau programme de mélodies, puisque les compositeurs français ne se sont pas privés de mettre en musique cet abondant corpus.

Pour son disque Bestiaire, Sabine Revault d’Allonnes a puisé dans une masse de partitions, dont elle a certes tiré deux recueils célèbres, les Histoires naturelles de Ravel et le Bestiaire de Poulenc, ainsi que quelques bestioles assez connues, comme Le Colibri de Chausson ou Le Papillon de Fauré (accompagné de sa fleur), mais elle a aussi su faire preuve d’une belle curiosité qui nous révèle des pages aussi admirables que rarement chantées. Si L’Albatros de Chausson n’est guère plus qu’une curiosité, Massenet se révèle particulièrement inspiré pour Les Alcyons. Une compositrice est à l’honneur, Mel Bonis (1858-1937), avec son exquis Chat sur le toit. Le rossignol suggère à Léo Delibes une valse charmeuse, et l’on savourera en particulier la comparaison permise entre les deux versions de La Coccinelle, celle de Bizet, plus connue, et celle de Saint-Saëns, où le dicton final énoncé par la bête à bon Dieu prend des accents de parodie Grand Siècle.

En 2012, on avait découvert Sabine Revault d’Allonnes dans un disque Massenet. Sur scène, on a pu l’applaudir dans la résurrection de Don César de Bazan par Les Frivolités Parisiennes, ou dans l’opérette Claudine, de Rodolphe Berger, remontée par la Compagnie de l’Oiseleur, où la soprano se produisait avec son ensemble de voix féminines, Les Essenti’elles. Comme on a déjà eu l’occasion de le signaler, ces quelques années écoulées ont permis à la voix de se développer, avec notamment une belle aisance dans le grave et une réelle solidité du médium ; seul l’extrême aigu est parfois un peu acide (dans La Cigale de Chausson, par exemple). L’intelligibilité du texte est ici permanente, et l’intelligence de l’interprète n’est heureusement jamais prise en défaut, qualités indispensables pour faire vivre ces mélodies. Surtout, Sabine Revault d’Allonnes nous dispense fort heureusement de tout effet ajouté et appuyé, surcharge qui pourrait être fatale, comme d’autres l’ont hélas montré. Et comme la pianiste Stéphanie Humeau n’est pas en reste, tant pour la vigueur du jeu qu’en matière d’imagination et de poésie, ce Bestiaire est un beau moment de plaisir auriculaire.

 

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