N'oubliez pas les paroles

Black Is the Colour

Par Laurent Bury | mer 14 Février 2018 | Imprimer

Chaque année nous parvient désormais le disque enregistré par les laurétas HSBC de l’Académie du festival d’Aix. Plusieurs d’entre eux ont été de fort belles réussites, où une personnalité vocale intéressante s’exprimait à travers un programme réfléchi : la soprano Mari Eriksmoen associée au pianiste Alphonse Cemin pour un récital de mélodies scandinaves, ou le ténor Rupert Charlesworth avec un disque de mélodies « nocturnes ».

Vient cette fois le tour de la mezzo Anna Stéphany, dont on a pu signaler par ailleurs la qualité des prestations, au disque (le rôle-titre d’un Serse de Haendel très réussi) ou en concert (lors d’une soirée parrainée par la susdite banque HSBC). Hélas, Black Is the Colour n’apporte pas tout à fait les mêmes satisfactions, en partie à cause de son programme, en partie à cause de son interprétation.

Tout commence pourtant formidablement bien. Certes, les versions des Folk Songs de Berio ne manquent pas, mais Anna Stéphany déploie une voix envoûtante dans les deux premières plages, les deux mélodies américaines dont l’une donne son titre au disque. Pour les autres chansons, la mezzo parvient à trouver des couleurs variées, n’hésitant pas à affirmer des choix  accordés aux différents styles : les airs siciliens, chantés d’une voix rauque et nasillarde, ressemblent vraiment à des musiques traditionnelles, les airs auvergnats ont du caractère, et seul le « Rossignolet » paraît un peu plus timide, ce qui étonne un peu de la part d’une artiste présentée comme « franco-britannique ».

Il faut néanmoins croire que le britannique l’emporte assez nettement sur le franco, car les Histoires naturelles déçoivent, après l’Introduction et allegro du même Ravel assez mollement interprété par le Labyrinth Ensemble. Les mélodies sur des textes de Jules Renard étaient pourtant prometteuses, d’abord pour l’arrangement conçu par Arthur Lavandier : toutes les cinq ne sont pas également inspirées, mais quelques-unes de ces adaptations retiennent l’attention par des choix judicieux d’instrumentation. Et puis, même si le cycle fut créé en 1907 par Jane Bathori, et que bien des chanteuses ont eu ensuite à cœur de léguer au disque leur interprétation (Maggie Teyte ou Régine Crespin, et plus près de nous, Dawn Upshaw ou Nathalie Stutzmann), les Histoires naturelles sont ces temps-ci surtout interprétées par des barytons ; il était donc intéressant d’y réentendre une voix féminine. Hélas, la diseuse est ici aux abonnés absents. Trop de son, pas assez de mots, de consonnes surtout, et l’on peine à suivre le texte sans le livret, un comble dans une œuvre où Ravel s’est tellement efforcé de respecter le rythme naturel de la langue, de s’affranchir au maximum de la diction convenue : alors que le compositeur omet les E muets de ces textes en prose, fallait-il à tout prix rouler les R, par exemple ?

En fin de parcours, Manuel de Falla nous ramène à une poésie plus banale, les quatre strophes de G. Jean-Aubry ayant inspiré au compositeur espagnol une étrange composition très brève (cinq minutes, pas plus), aux harmonies raffinées. Au lieu d’être reléguée en bout de route, cette rareté aurait peut-être mérité d’être mieux encadrée.

 

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