Sous le soleil exactement

Cantadas

Par Bernard Schreuders | jeu 06 Janvier 2022 | Imprimer

Encore un récital carte de visite, qui plus est d’un contre-ténor. Cette déferlante vous lasse et vous vous apprêtez à tourner les talons ? N’en faites rien, car vous passeriez à côté d’un album lumineux et gorgé de musicalité. Cantadas n’est pas le premier tour de piste d’un nouvel acrobate, mais le fruit d’un projet artistique original, magistralement pensé et réalisé. Si Alberto Miguélez Rouco signe son premier disque comme chanteur, c’est déjà son deuxième à la tête de l’Ensemble Los Elementos qu’il a fondé en 2018 avec des instrumentistes issus de la prestigieuse Schola Cantorum Basiliensis. Yvan Beuvard saluait ici même, il y a deux ans, la parution chez Glossa de Vendado es Amor, no es ciego, une zarzuela de José de Nebra dont l’enregistrement en première mondiale inaugurait l’exploration du patrimoine ibérique auquel Los Elementos entend se consacrer en priorité. 

Héritières des cantates italiennes comme leur nom le donne à penser, les cantadas en épousent la structure et le langage tout en trahissant une influence prépondérante du style napolitain. En revanche, elles fleurissent surtout dans leur déclinaison sacrée et sont jouées dans un contexte paraliturgique (fêtes sacramentelles, Épiphanie, Noël ou encore Assomption) où elles habillent un texte en langue vernaculaire. Ce répertoire ne suscite guère d’intérêt auprès de nos contemporains, hormis quelques artistes principalement hispanophones (Espada, Rial, Domènech, Mena…) et ce même lorsque les deux plus grands compositeurs actifs en Espagne au XVIIIe siècle, José de Nebra et Francisco Corselli, se frottent au genre. Le programme défendu par Alberto Miguélez Rouco retient d’autant plus notre attention qu’il ne reprend aucun des titres déjà gravés par Carlos Mena (Nebra chez Harmonia Mundi) et Jordi Domènech (Corselli chez Arsis). « J’ai eu l’opportunité de découvrir et de transcrire ces pièces durant le premier confinement de mars 2020, explique-t-il, et dès le premier instant, j’ai pris conscience de l’énorme potentiel émotionnel et musical qu’elles recelaient » (nous traduisons), un potentiel indéniable qu’il libérait six mois plus tard avec Los Elementos en l’église du Sacré-Cœur de Bâle.

Les cantates festives et ensoleillées de Nebra et Corselli soutiennent parfaitement la comparaison avec la production de Scarlatti, Marcello ou Bononcini. Celles de José de Nebra ont également nécessité, au-delà de la transcription, un travail de restauration. Alberto Miguélez Rouco a pris d’autres pièces de Nebra pour modèle afin de compléter la partie de deux violons absente du manuscrit de Divina mesa próvida et a transposé l’air de Suavidad el aire inspire, écrit pour soprano, dans la tessiture d’alto du récitatif liminaire. En matière d’accompagnement, il revendique le choix d’un effectif réduit et privilégie une approche intimiste qui convient sans doute davantage à la ferveur moins ostentatoire de Nebra qu’aux éclats parfois opératiques de Corselli. Outre les violons et la basse, confiée au violoncelle et à la contrebasse que flatte généreusement la prise de son, Los Elementos alignent les instruments emblématiques de la musique sacrée espagnole des XVIIe et XVIIIe siècles : la harpe, choix particulièrement heureux pour la rêveuse aria de Corselli « Pastorea, dueño amante », et un bel orgue positif à cinq registres conçu par Daniel Perer qui enrichit l’écrin sonore où évolue le soliste.

L’homogénéité de la voix et la plénitude des graves, la manière dont il effleure délicatement l’aigu comme pour prodiguer une caresse rappellent Bejun Mehta, mais le timbre unique, à la fois ambré, chaleureux et profond d’Alberto Miguélez Rouco semble appartenir à un mezzo – il devrait abuser plus d'un amateur éclairé lors d’une audition à l’aveugle, sinon ébranler certaines préventions à l’égard des contre-ténors. Autre raison de se réjouir, le héros du jour n’est pas un de ces rossignols téméraires qui cherchent à nous en mettre plein les oreilles. D’ailleurs, si le livret convoque la figure de Farinelli, le célèbre castrat n’est pas le destinataire des œuvres à l’affiche, mais seulement le trait d’union entre leurs compositeurs : Porpora, son maître de chant et l’auteur d’une sinfonia en sol mineur dont Los Elementos exalte le lyrisme (splendide Adagio sostenuto) ; Corselli, dont Farinelli supervisa la création de plusieurs opéras, Nebra officiant pour l’occasion comme second claveciniste. Si les coloratures se trouvent réduites à la portion congrue – l’aria di tempesta « De alterados elementos » (Corselli) se démarque de par ses vigoureux contrastes –, ces quatre cantates inédites nous permettent d’apprécier une flexibilité et une gestion du souffle remarquables chez un chanteur de vingt-six ans, de jolies notes piquées et un goût très sûr dans l’ornementation.

Toutefois, c’est moins le technicien que l’interprète qui nous émerveille : sa conduite du discours, fluide et incroyablement naturelle, révèle une maturité exceptionnelle, laquelle n’aura évidemment pas échappé à Christophe Rousset et René Jacobs qui l’ont dirigé respectivement dans La divisione del Mondo (Legrenzi) et dans la Johannes Passion, ni bien sûr à Philippe Jaroussky dont il a fréquenté l’Académie ou encore à William Christie qui l’a choisi pour sa dernière édition du Jardin des Voix. Néanmoins, il aurait mérité un emploi plus valorisant que celui d’Armindo dans PartenopePur concentré de théâtre, l’accompagnato « De tu sacra piedad » est investi comme tel, servi par une rhétorique imparable qui relançait déjà l’intérêt tout au long des neufs minutes et des poussières de l’aria « Divina mesa próvida » (Nebra). Intelligence des phrasés, sens aigu de la respiration, rubato follement expressif et sensibilité frémissante : what else ? Trêve de belles paroles. Précipitez-vous sur les dernières plages et découvrez Suavidad el aire inspire, cantate de Nebra pour l’Assomption dont l’écriture évoque les sublimités du Stabat Mater de Pergolesi : quelques lignes de récitatif où les inflexions d’Alberto Miguélez Rouco s’insinuent au creux de l’oreille puis une prière à la pulsation lancinante où notre jeune alto tutoie les étoiles avant, n'en doutons pas, d’en devenir une à son tour. 

 

 

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