C'est du belge

Guillaume Tell

Par Laurent Bury | lun 14 Avril 2014 | Imprimer
 
Depuis quelques années, la RTBF diffuse une émission intitulée C’est du belge, présentée comme « le magazine de l’excellence belge ». On pourrait en appliquer les ambitions au présent enregistrement de Guillaume Tell, sans en oublier le programme « De la noblesse de sang à la noblesse de cœur, de la fierté nationale au rayonnement international », qui convient assez bien à cet opéra de Grétry. En effet, il ne s’agit absolument pas ici du chef-d’œuvre homonyme de Rossini, mais bien du drame (un opéra-comique, en fait) que le compositeur liégeois conçut sur un livret de son vieux complice Sedaine. Avec lui, déjà, il avait produit le fameux Richard cœur-de-lion, et il était grand temps en 1791 de montrer qu’il était capable de chanter autre chose que la gloire des rois. Sur ce plan, ce Guillaume Tell conçu une quinzaine d’années avant celui de Schiller répond parfaitement à des objectifs « révolutionnaires » : exaltation du peuple, qu’un sang impur abreuve nos sillons, Tyrans descendez au cercueil, etc. Gessler devient l’incarnation de l’oppresseur du tiers-état et, face à lui, Tell est le libérateur des classes laborieuses. Malgré tout, une intrigue amoureuse doit se superposer l’aspect politiquement correct, et l’on voit « le fils Melktal », l’Arnold rossinien, s’unir non pas à la fille de Gessler, Mathilde, mais à la fille de Tell, Marie. L’épouse et le fils, Hedwige et Jemmy selon Etienne Jouy et Hippolyte Bis, sont ici « Madame Tell » et « le fils Tell », mais leur rôle est beaucoup plus développé que chez Rossini. Chants populaires, « simplicité de mœurs » et commentaire de l’action par le chœur, tout est en place pour être en prise avec l’air du temps.
Là où la belgitude s’affirme, bien davantage que dans la nationalité du compositeur (la Belgique n'existait pas en tant que telle du vivant de Grétry), c’est dans la distribution réunie pour cette recréation. Certes, Claudio Scimone n’est pas natif d’outre-Quiévrain, mais à part sa présence, gage d’authenticité musicologique dans la direction, tout ici est belge, dans ce spectacle voulu par le directeur (italien) de l’Opéra royal de Wallonie pour conclure sa saison 2012-2013 et célébrer Grétry, mort en 1813. Un mot de la mise en scène, car on l’entend à travers les nombreux dialogues parlés : Stefano Mazzonis di Pralafera avait fait le choix, discutable mais défendable, de les faire déclamer avec une emphase et une outrance délibérées. Cela étonne d’abord, et certains pourront juger la chose exaspérante, mais l’on se dit aussi que, joués de façon réaliste, ces dialogues seraient d’une mièvrerie accablante. Pourquoi pas, donc. Tous les opéras-comiques de cette époque n’ont pas la chance ambiguë d’avoir été révisés pour remplacer le parlé par des récitatifs chantés.
C’est du belge, disions-nous, et à 100%. De Wallonie et de Flandre, bien sûr, d’où parfois un soupçon d’accent dans la prononciation du français parlé, mais à peine. Par rapport aux rôles romantiques dans lesquels il s’est illustré, le personnage de Guillaume Tell offre à Marc Laho une partition bien moins virtuose, où le ténor belge peut se contenter d’incarner avec vigueur le héros suisse. Bien plus sollicitée semble Madame Tell, qui hérite d’un bel air dramatique, « O ciel, où vont ces scélérats », avec la répétition obsédante de la phrase hallucinée « Je le vois sanglant ». Anne-Catherine Gillet y confirme son statut d’excellente soprano désormais destinée à des rôles de premier plan. On connaît les qualités du baryton Lionel Lhote : Gessler n’est hélas présent qu’au deuxième acte, mais il dispose d’un air pour faire exister le « méchant ». Découverte pour les artistes représentant la jeune génération autour d’eux : on remarque le timbre charnu de la mezzo bruxelloise Natacha Kowalski, la voix délicate de la soprano flamande Liesbeth Devos, et le raffinement du ténor anversois Stefan Cifolelli. Patrick Delcour a la voix qui bouge un peu, le chœur a parfois tendance à crier, certains départs ne sont pas parfaitement en place à l’orchestre, mais ce sont les aléas des prises de son en direct, sur lesquels on passera bien volontiers pour écouter cette œuvre : il reste encore tant à faire pour approfondir notre connaissance de l’opéra de la période révolutionnaire, même si un certain Méhul devrait très bientôt faire parler de lui…
 
 
 

 

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