Consécration

Ne me refuse pas

Par Christophe Rizoud | dim 07 Novembre 2010 | Imprimer
Il y a bien longtemps que l’on ne se pose plus la question de savoir si Marie-Nicole Lemieux est un véritable contralto. La pulpe de la voix, sa relative clarté nous semblent affirmer le contraire mais la chanteuse se range elle-même dans cette catégorie. Soit. L’art du chant n’est pas affaire d’étiquettes. On en veut pour preuve Shirley Verrett, soprano ou mezzo-soprano (là encore on ne sait pas) dont on vient d’apprendre avec tristesse la disparition et qui partageait avec Marie-Nicole Lemieux un pan de son répertoire (Dalila, Charlotte…). L’art lyrique, en revanche, n’échappe pas à un système de classement, qu’il soit chronologique – baroque, romantique, contemporain, etc. – ou linguistique : italien, français, allemand, etc. Au sein de cette classification, l’opéra français a longtemps occupé une place de choix qui tend de plus en plus à se rétrécir. Comment, dans ces conditions, ne pas se réjouir quand un récital au disque vient lui redonner toutes ses lettres de noblesse.
 
Bien que près d’un siècle sépare la Neris de Cherubini (Médée) de la Charlotte de Massenet (Werther), ces deux héroïnes partagent plus qu’une même langue : un même langage qui se caractérise par un maintien dont il faut chercher la source chez Gluck, et même au-delà, chez Rameau et Lully. L’une des difficultés pour l’interprète qui décide d’aborder ce répertoire est précisément d’en traduire la noblesse. C’est là où Marie-Nicole Lemieux réalise des prodiges : trouver le geste vocal qui dresse sur leur socle ces femmes magnifiques. Didon, Hérodiade, Dalila ou, moins connues, Odette et Clytemnestre, toutes rendues à leur royale condition par un chant qui en exalte la beauté. Combinaison accomplie d’une diction irréprochable, d’une ligne, d’un ton remarquables et d’un timbre dont on connaît – et dont on apprécie – la rondeur.
A ce chant dont on vient de dire l’excellence, s’ajoute une interprétation qui évite tous les pièges tendus par ce répertoire – excès d’emphase ou au contraire de sévérité – y compris celui qu’aurait pu représenter la Habanera de Carmen. Dans cet air rebattu, Marie-Nicole Lemieux déploie la même attention au mot, le même sens du phrasé et de la couleur, sans trop en faire ni pas assez. Juste, exactement. De même, serinés à longueur de récitals par bon nombre de cantatrices, « Werther, Werther ! Qui m'aurait dit la place » ou « Mon cœur s’ouvre à ta voix » n’ont pas à rougir des comparaisons que l’on pourrait faire avec d’autres interprétations. Idem pour la romance de Mignon, « connais-tu le pays », plus sensible ici que sentimentale, et qui offre par là-même une émotion insoupçonnée. A la tête de l’Orchestre National de France, Fabien Gabel se hisse au même niveau de probité, contribuant ainsi à la réussite de l’ensemble.
 
L’autre intérêt de cet enregistrement, c’est qu’il ne se limite pas aux grandes figures du répertoire. Il propose aussi des airs rarement, voire jamais, entendus. Par exemple, la Clytemnestre d’André Wormser (1851-1926), élève du conservatoire de Paris dont on cherchera en vain dans les dictionnaires un opéra du nom de son héroïne. Il s’agit en fait d’une cantate qui permit au compositeur d’empocher le prix de Rome en 1875. Orchestrée par Thibault Perrine et déclamée par Marie-Nicole Lemieux, elle prend une ampleur obsédante. Tout aussi captivante, Odette de Charles VI, cet opéra oublié dont on doit l’unique exhumation à Pierre Jourdan en 2005 à Compiègne (Pierre Jourdan, un autre de nos chers disparus, qui œuvra en faveur de l’opéra français et dont attend, comme d’autres le Messie, un digne successeur). Berlioz de haute lignée (Roméo et Juliette ainsi que Didon des Troyens) et, plus encore, Hérodiade dont les cris vengeurs et sublimes donnent au disque son titre (« Ne me refuse pas »).
 
Mais Marie-Nicole Lemieux n’est pas seulement une grande tragédienne. Ceux qui l’ont vue en concert ou qui ont applaudi sa Mrs Quickly à Paris au Théâtre des Champs-Elysées ont pu apprécier ses talents comiques. Le programme de ce récital lui offre malheureusement peu d’occasions de les exposer (pour ne pas dire pas). A défaut, la chanteuse nous réserve une surprise en fin de piste : « J’ai la migraine », un extrait de La Fille du tambour-major de Jacques Offenbach, qui en deux couplets donne un aperçu de la Duchesse de Gerolstein qu’elle pourrait être. Cette capacité à faire (sou)rire autant que pleurer est l’apanage des plus grandes. S’il faut à tout prix ranger Marie-Nicole Lemieux dans une catégorie, c’est sans conteste celle-là que l’on choisira.
Christophe Rizoud

 

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