Un Mahler sans couleurs

Erinnerung - Gustav Mahler / Lieder

Par Jean-Pierre Rousseau | mar 20 Octobre 2020 | Imprimer

L’éditeur annonce que ce récital solo de Christiane Karg est le premier de la soprano allemande pour le label. Un programme tout Mahler, du très connu – les Lieder extraits du Knaben Wunderhorn et les cinq Rückert-Lieder auxquels s’ajoute du beaucoup moins connu, cinq mélodies de jeunesse. Emotion lorsqu’on découvre que deux Lieder, dont « Das himmlische Leben » – qui conclut la 4ème symphonie – sont « accompagnés » par le compositeur lui-même au piano, enregistrés sur un rouleau et restitués par le procédé Welte-Mignon.

Comment dire, sans blesser l’artiste, qu’on n’a pas été très convaincu par sa prestation ? Est-ce parce qu’on a dans l’oreille tant de voix si caractérisées – Schwarzkopf, Fassbaender, Ludwig, von Otter, Ferrier – pour ne citer que celles qui viennent immédiatement à l’esprit – qu’on peut plonger dans l’ennui à l’écoute d’une voix comme monotone, si pâle de couleurs. Tout semble joliment fait. La voix, légère, trop légère, n’emporte ni n'émeut que trop rarement l’auditeur.

Christiane Karg est une mozartienne reconnue, applaudie,  Forumopera louait récemment le Requiem allemand de Brahms dirigé par Daniel Harding, où son timbre aérien doit faire merveille. Ni son talent, ni sa technique ne sont donc en cause ici. Mais la musique même, la prosodie, la poésie des mélodies mahlériennes requièrent un timbre plus sombre, une densité, un jeu d’ombres et de lumières, une sensualité, osons-le, qui manquent ici dans la plupart des Lieder, surtout dépouillés de leur parure orchestrale. Le piano intelligent de Malcolm Martineau ne corrige pas le premier degré de la chanteuse et peut parfois se révéler inutilement chichiteux.

« Ich bin der Welt abhanden gekommen», cet aveu bouleversant – « Je me suis retiré du monde » –, qui vous terrasse quand il est murmuré par Kathleen Ferrier ou Janet Baker, devient ici presque anodin. Dans le Knaben Wunderhorn, ce recueil de chansons faussement populaires, on ne peut s’empêcher de comparer Christine Karg avec ce qu’une Anne-Sofie von Otter ou un Dietrich Fischer-Dieskau font du sublime « Wo die schönen Trompeten blasen ».

L’art de Christiane Karg aurait sûrement gagné à se déployer dans un bouquet de mélodies plus variées : un récital tout Mahler n’est pas nécessairement une bonne idée, ni pour l'interprète, ni pour l'auditeur.

 

 

 

 

 

 

 

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