Flamboyante résurrection

Artaserse

Par Fabrice Malkani | jeu 01 Novembre 2012 | Imprimer
 
Œuvre majeure et ultime de Leonardo Vinci (1696 ?-1730), rival victorieux de Porpora à Rome, cet Artaserse compte cinq contre-ténors parmi ses personnages, dont le sixième, infâme comploteur, est un ténor. En vertu de  l’interdiction faite aux femmes de paraître sur la scène, les rôles féminins devaient en effet être confiés, en 1730, à des castrats. En conservant une distribution exclusivement masculine, Max Emanuel Cenčić, maître d’œuvre de cet enregistrement, reste au plus près de la version originale et propose pour la première fois l’intégrale d’un opéra qui connut un succès prodigieux avant de sombrer dans l’oubli, comme le reste de l’œuvre de Vinci, qui fut pourtant « le Lulli de l’Italie » selon le mot de Charles de Brosses dans ses Lettres d’Italie. Sa gravure intégrale au disque permet d’apprécier le lien étroit qui s’établit entre le texte et la musique, entre le raffinement de l’écriture de Métastase (dont ce même livret inspira près d’une centaine d’adaptations musicales) et l’inventivité de la composition musicale de Leonardo Vinci.
L’intrigue s’inspire lointainement de l’histoire du roi de Perse Artaxerxès 1er, qui régna au Ve siècle avant notre ère. Artabano, préfet de la garde royale, assassine le roi Serse, père de trois enfants : Artaserse, Darius et Mandane. Artabano est lui-même le père d’Arbace et de Semira qui sont unis par des amours croisées avec les enfants de Serse, Arbace aimant Mandane et Semira Artaserse. Megabise, général de l’armée perse et confident d’Artabano, est amoureux de Semira sans espoir de retour. Artaserse est quant à lui uni par des liens d’amitié avec Arbace, auquel Serse (le propre père d’Artaserse) a interdit le palais au motif que son rang ne lui permet pas de prétendre à la main de Mandane (fille du roi et sœur d’Artaserse). Suffisamment compliquée pour donner lieu à des intrigues diverses, l’action tourne en fait autour de la quête du pouvoir par Artabano, qui demande à son fils Arbace de dissimuler l’épée ensanglantée dont il veut se débarrasser après l’assassinat du roi. Arbace devient ainsi, aux yeux de tous, le coupable désigné, y compris pour sa propre sœur Semira et pour Mandane qu’il aime, mais il est délivré de sa prison par Artaserse, devenu roi mais qui veut croire en son innocence. Artabano, qui a d’abord poussé Serse à donner l’ordre de tuer son frère Darius, qu’il accuse du crime, feint de considérer son propre fils Arbace comme coupable, avant de le sauver in extremis en révélant que la coupe dans laquelle il s’apprête à boire, destinée initialement à Artaserse, a été empoisonnée par ses soins. Alors qu’Artabano veut tuer Artaserse, Arbace menace de boire le poison, provoquant un sursaut d’amour paternel et sauvant ainsi le roi avant d’intercéder (en proposant son propre sacrifice, refusé par le roi) en faveur son père qui bénéficiera de l’exil au lieu de subir la mort.
 
L’opéra s’ouvre sur une magnifique Sinfonia en trois parties, interprétée de manière éblouissante par le Concerto Köln sous la direction passionnée de Diego Fasolis, avec des effets de relief sonore et des contrastes saisissants entre le style brillant du premier mouvement, la profondeur méditative du second et l’élégance du menuet final. Malgré les différences de couleur et de timbre, il est recommandé de suivre sur le livret les (longs) récitatifs afin de distinguer, grâce au texte, ce qui revient à Max Emanuel Cenčić dans le rôle de Mandane et ce qui revient à Arbace, interprété par Franco Fagioli. Les airs permettent ensuite de mieux faire le départ entre l’intériorité du premier, à la voix agile et au timbre séduisant, tout en nuances dès le premier air, « Conservati fedele », particulièrement rapide et virtuose, et la projection brillante du second, très extravertie (air « Fra cento affani e cento »), servie par les écarts de notes, les effets de répétition de voyelles sur des mots comme « palpito » et des vocalises dans les registres aigu et medium. Yuriy Mynenko en Megabise caractérise son personnage par une émission plus martiale, notamment dans l’air « Sogna il guerrier le schiere », très figuratif, accompagné par les cuivres et orné d’une étonnante vocalise aiguë à la fin de la première strophe. Le timbre cuivré de Valer Barna-Sabadus convient au personnage de Semira, à qui le chanteur donne les accents plus discrets de la détresse d’une amante inquiète et d’une sœur bouleversée (par contraste, il sait aussi être virtuose pour l’air « Per quell’affetto »). La voix de Philippe Jaroussky, qui incarne le rôle titre,  se distingue par un timbre plus clair et parfois plus acidulé, un frémissement aussi qui caractérise les affects d’un prince tout d’abord indécis, dépassé par les événements (air « Deh respirar lasciatemi », avec une incursion dans un registre plus grave), puis déchiré entre sa piété filiale et son amitié sincère, enfin entre son amitié et son amour. Face à ces cinq contre-ténors, Artabano, véritable moteur de l’action, oppose la voix de ténor de Daniel Behle, dont la moindre implication affective est le reflet d’un personnage capable de feindre la compassion pour un roi qu’il a lui-même assassiné. D’où la distance dramatique et la mise en scène de ses airs comme « Su le sponde del torbido Lete » où le chanteur élabore une architecture sonore autour de chaque voyelle.
La longueur du texte de cet opéra ne doit pas en occulter l’intérêt ni la beauté : tirant parti de situations convenues mais habilement agencées, il est parsemé de sentences édifiantes, même si elles ne sont pas toujours prononcées par ceux que l’on croirait : « Qui a tué un père n’est plus digne d’être un fils » (Artabano), « Qui serait coupable s’il suffisait, pour sa défense, d’alléguer l’exemple d’autrui » (Artaserse), « Je déteste la folie d’un amant importun qui voudrait ravir jusqu’à la liberté des esprits » (Megabise). On soulignera particulièrement la beauté de l’acte III, depuis une introduction grandiose, entre marche funèbre et recueillement solennel, en passant par l’aria « Perché tarda a mai la morte » d’Arbace, et le grand air de Mandane, « Mi credi spietata ? », puis le sommet que constitue le duo « Tu vuoi ch’io viva o cara » avec Arbace (dialogue d’abord, puis ‘a due’, « Quando finisce o dei ! ») jusqu’à l’apothéose finale célébrant le roi juste, le héros fidèle et la pitié.
Cet enregistrement proprement éblouissant propose donc un véritable festival, à la distribution étincelante – qui met en valeur tour à tour chacun des interprètes, et notamment Franco Fagioli en raison du rôle central joué par Arbace. Son air « Vo solcando un mar crudele », qui ponctue le premier acte, illustrait pour Grétry la « réunion sublime des sons avec l’expression juste des paroles » (Mémoires, ou Essais sur la musique), comme le rappelle Frédéric Delaméa dans le fascicule soigné présentant une introduction à l’œuvre de Vinci et l’intégralité du texte de Métastase en italien accompagné de sa traduction en anglais, français et allemand. De cette musique fluide et dynamique qui exprime les affects avec finesse et inventivité, de ce texte ciselé qui recourt à de nombreuses métaphores (l’onde, le torrent, la mer, le vaisseau etc.), ce disque démontre aussi, grâce à ses interprètes, la grande efficacité dramatique, la séduction que dégage leur virtuosité tout autant que la profondeur de l’émotion qu’ils suscitent.
 
 
 

 

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