Wunderlich, immer wunderbar ! [Wunderlich, surprenant, toujours merveilleux]

Fritz Wunderlich - Geistliche Musik (Bach/Haendel/Mozart/Verdi/Martin)

Par Yvan Beuvard | dim 11 Avril 2021 | Imprimer

On ne présente plus Fritz Wunderlich, ténor légendaire disparu à 35 ans, qui illustra tous les genres avec le même bonheur, du Lied à l’opérette en passant par l’opéra, l’oratorio, la cantate, la chanson de variété et la musique contemporaine (Encyclopédie subjective du ténor: Fritz Wunderlich ou l'absence du soleil). Ce dernier coffret s’inscrit dans une riche série que lui consacre le label SWR>>music. La SWR a remasterisé ses bandes originales de 1953 à 1960, les dates et lieux précis des enregistrements figurent en dernière page du livret. A ce propos, il faut rappeler que l’appellation d’origine de l’orchestre était RSO Stuttgart [Radio-Sinfonie Orchester], qui devint Südwestrundfunk Orchester. L’ensemble comporta deux formations symphoniques complémentaires (Stuttgart et Baden-Baden/Freiburg) qui fusionnèrent en 2016.

Les enregistrements valent, déjà, par les solistes, Fritz Wunderlich au premier rang, bien sûr, et par le choix des pièces, toutes des chefs-d’œuvre de la musique sacrée. Jugez-en : la Passion selon Saint-Jean, des extraits de l’Oratorio de Noël, pour Bach ; Le Messie de Haendel (en allemand, évidemment) ; le Requiem et la Messe en ut mineur de Mozart ; enfin, des extraits du Requiem de Verdi et le trop rare « In terra pax » de Frank Martin.

Ce sont avant tout des documents, qui rappelleront des souvenirs aux plus âgés, et permettront aux autres de mesurer l'ampleur de la métamorphose de la musique baroque depuis ces années. Ainsi faut-il oublier parfois un orchestre et des chœurs, qui reflètent la pratique d’alors. Orchestre d’instruments « modernes », trop souvent pâteux, lourd, indigeste, chœurs massifs, sinon poussifs, dont la prise de son ne favorise ni la clarté ni l’intelligibilité, des chefs consciencieux, mais dépourvus d’imagination (sauf Hans Müller-Kray). Si, parfois, le miracle opère et que la plénitude recueillie, accablée, ou la force dramatique sont perceptibles, on le doit surtout aux solistes, tous remarquables. Fritz Wunderlich est admirable : son Evangéliste, dans la Passion selon Saint Jean, est superlatif. « Barrabas aber war ein Mörder... », l’arioso et l’aria qui suivent méritent à eux seuls que l’on acquierre l’enregistrement. Les récitatifs sont animés, dramatiques à souhait, avec une ligne admirable, une souplesse et une articulation exemplaires. Quant aux arias, confiées à Hans Joachim Rotsch, ce sont des leçons magistrales dont nos chanteurs contemporains pourraient s’inspirer, comme l’a fait Jonas Kaufmann de Wunderlich. L’équipe qu’il forme avec Agnès Giebel, Marga Höffgen, Gottlob Frick, pour ne citer que les plus célèbres, est habitée, complice.

Les extraits de l’Oratorio de Noël (1955) confirment le rayonnement et la conduite admirables de Wunderlich, mais l’orchestre, son continuo horrible, comme ses solistes sont détestables (en 1952, Grossmann, à Vienne, faisait bien autre chose). Le Messie (1959) est empâté, on souffre à l’écoute de l’orchestre, jusqu’à ce que la voix de Wunderlich nous retienne (« Tröste dich »), lumineuse…

Après cette médiocrité orchestrale, le Requiem de Mozart est une heureuse découverte, le chef, Hans Müller-Kray, prédécesseur de Celibidache à Stuttgart, impose à ses interprètes une expression juste, animée. Si les chœurs et la prise de son trahissent l’âge (1958), les modelés, les tempi sont singulièrement modernes, on pense à Currentzis. Les solistes sont superbes, évidemment. A signaler que ce chef dirige également la Messe en ut mineur, complétée et retravaillée par Georg Alois Schmitt (avec adjonction de pièces d’Eberlin et d’autres œuvres de Mozart). L’ensemble est d’égale qualité, cohérent et bienvenu.

C’est toujours Hans Müller-Kray, trop tôt disparu, qui galvanise ses interprètes pour le Requiem de Verdi, en 1960, dont seuls trois extraits – auxquels participe Wunderlich – nous sont offerts.

Choix le plus opportun pour clore cette somme : l’intégralité de « In terra pax », de Frank Martin, donné huit ans après sa création par Ansermet à Genève (1945), sans orgue, le Grand studio n’en possédant pas. L’œuvre est monumentale par les moyens mobilisés (5 solistes, 2 chœurs mixtes, un chœur d’enfants, orchestre symphonique, deux pianos, orgue), à la mesure du projet : célébrer les épreuves traversées par la guerre et la joie sereine de la paix retrouvée. En dehors des ensembles, le rôle du ténor, relativement modeste (II/5 «Wächter, sage, was Dir kündet die Nacht»  [Sentinelle, que dis-tu de la nuit ?] ; III/9 «Selig sint, die da Leid tragen» [Heureux les affligés]) paraît essentiel : l’œuvre vaut par la fusion de tous dans un même message délivré au monde.

Une somme avec des solistes tous plus remarquables les uns que les autres, un orchestre décevant, ou exemplaire, selon les chefs, des chœurs comme on les appréciait dans les années cinquante-soixante. Le témoignage, centré sur Fritz Wunderlich, mérite attention pour l’ensemble, et suscite une réelle admiration pour les Mozart et l’oratorio de Franck Martin.

 

 

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