Hello Kitty

If You Love for Beauty

Par Laurent Bury | ven 18 Janvier 2013 | Imprimer
 
Tout premier récital en solo devrait servir à un jeune artiste de carte de visite, d’échantillon de son répertoire qui permet de se présenter au public. C’est en Kitty que la jeune mezzo américaine Sasha Cooke a choisi d’ouvrir son disque : le rôle de Kitty Oppenheimer l’a révélée au public de part et d’autre de l’Atlantique, lors de la création new-yorkaise de Doctor Atomic en octobre 2008 (l’opéra de John Adams avait connu sa première mondiale à San Francisco en 2005) et à nouveau lors des débuts européens de la chanteuse, en février 2009 à l’English National Opera. Ces quelque cinq minutes de musique n’ont rien à voir avec l’image « répétitive » de John Adams et correspondent à un moment de douceur intime : Kitty Oppenheimer, qui incarne la conscience morale face à l’invention de la bombe, se voit ici attribuer un poème de Muriel Rukeyser où la banalité d’une situation du quotidien est transcendée par l’affection qui s’exprimer par des mots simples. C’est évidemment un tout autre type de poésie que fait entendre le Poème de l’amour et de la mer, que Sasha Cooke a plusieurs fois interprété en tournée. Son français – peut-être peaufiné lors de ses collaborations récentes avec l’Orchestre national de Lyon, qui l’a invitée à plusieurs reprises pour les 2e et 3e symphonies de Mahler – est assez clair, comparable à celui de son aînée Susan Graham : le timbre est beaucoup plus sombre que celui de sa compatriote, mais dans les deux cas, on aimerait des consonnes plus franches. Et sans aller jusqu’à l’histrionisme d’une Waltraud Meier, un peu plus de dramatisme n’aurait peut-être pas été malvenu.
Pour montrer l’étendue de son répertoire, Sasha Cooke fait ensuite le grand écart, avec deux airs de Haendel. Il y a d’abord un « Scherza infida » beaucoup plus rapide que ce à quoi les chefs baroqueux nous ont habitués (neuf minutes contre la douzaine que dure la version Minkowski !). Un Haendel d’une autre époque, et où il ne se passe pas grand-chose : on ne s’intéresse guère à la douleur ou à la rage de cet Ariodante très extérieur, et l’orchestre, magnifique dans Chausson, sonne redoutablement plat dans le « largo » de Serse, un peu trop compassé du côté du chant, malgré les grandes beautés d’un timbre parfaitement adapté à ce genre. Reste seulement à la travailler avec des chefs qui sentent et comprennent cette musique, et qui feront prendre à Sasha Cooke la mesure du travail à accomplir pour en maîtriser le style. Viennent enfin les Rückert Lieder, dont le second (« Liebst du um Schönheit ») donne son titre au disque. Ce titre pourra d’ailleurs prêter à contre-sens : le poème de Rückert dit bien que c’est une erreur d’aimer pour la seule beauté, cette beauté vocale qui ne saurait tout à fait suffire pour que cette version des lieder de Mahler s’impose au sein d’une discographie où les références sont légion. Sasha Cooke chante beaucoup de musique contemporaine américaine : en 2013, on la verrra successivement dans The Aspern Papers de Dominick Argento à Dallas, puis dans The Gospel of Mary Magdalene, une création mondiale de Mark Adamo à l’opéra de San Francisco. Que n’a-t-elle enregistré un disque d’airs d’opéras américains, de Treemonisha à nos jours ? Sur ce terrain, elle pourrait remporter de plus éclatantes victoires.
 
 
 
 

 

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