Joyce au bûcher

Into the Fire

Par Laurent Bury | ven 14 Septembre 2018 | Imprimer

En novembre 2016, se produisant en concert au Palais Garnier, accompagnée au piano par Philippe Jordan, Joyce DiDonato avouait faire ses premiers pas dans l’univers des lieder de Richard Strauss. Evidemment, elle avait maintes fois chanté Octavian et le Compositeur, et c’est même à l’occasion des représentations parisiennes du Chevalier à la rose que le projet avait été conçu. A peine plus d’un plus tard, elle donnait à Londres un programme en grande partie semblable, puisqu’on y retrouvait exactement les mêmes cinq lieder, complétés par le même bis straussien (l’incontournable « Morgen »). Et comme à Paris, on pouvait entendre au Wigmore Hall un cycle de mélodies devenu un cheval de bataille de la mezzo, Into the Fire de son cher Jake Heggie, dont elle a repris Dead Man Walking et créé Great Scott. Mais – et ce « mais » est de taille – toutes ces œuvres étaient désormais présentées avec le soutien non plus du seul piano, mais d’un quatuor à cordes. Le Brentano String Quartet a l’occasion de se faire entendre seul dans le Molto adagio de Guillaume Lekeu ; c’est au premier violon et à l’altiste de cet ensemble que l’on doit l’arrangement des cinq lieder de Richard Strauss. Cette transposition est assez réussie, et ses sonorités évoquent inévitablement le sextuor sur lequel s’ouvre Capriccio. Prudence ou goût de l’exploration, Joyce DiDonato a su choisir cinq mélodies qui ne comptent pas parmi les plus rebattues de leur auteur. A part le célèbre « Die Nacht », les autres ont cet avantage que les versions concurrentes n’encombrent pas trop les oreilles du mélomane. L’interprète a manifestement bien écouté ses grandes aînées, mais a l’intelligence de ne garder d’elles que l’intelligence du texte sans en imiter les maniérismes. On relèvera ainsi quelques fort beaux aigus émis avec toute la délicatesse qui convient.

Jake Heggie lui a arrangé pour quatuor les Chansons de Bilitis. Dommage que le français de la mezzo manque un peu de naturel : ce qui peut convenir aux Troyens – les R roulés, certains effets de sur-articulation – passe moins bien chez Debussy, dont l’Antiquité grecque est tout autre, et le texte de Pierre Louÿs est ici presque trop chanté, trop peu limpide lorsque la musique accélère (le tempo adopté est pourtant particulièrement lent). C’est là le point faible de ce disque, et malgré l’originalité de la version instrumentale, ce Debussy-là n’est pas vraiment une pierre à l’édifice des commémorations du centenaire.

Après l’allemand et le français, Joyce DiDonato en arrive enfin à sa langue maternelle, le librettiste Gene Scheer ayant imaginé une série de textes poétiques évoquant la vie et les œuvres de Camille Claudel. La mezzo a elle-même assuré la création de ce cycle en  février 2012 à San Francisco, et même si d’autres artistes l’ont également chanté, elle en reste la plus ardente avocate. De fait, l’œuvre en question n’est pas exempte d’atouts. Rien qui bouscule l’auditeur, on s’en doute, connaissant le compositeur. Mademoiselle Claudel aurait peut-être mérité une musique plus téméraire, surtout avec un titre renvoyant aux feux de la passion artistique et amoureuse, mais au moins « Shakuntala » s’anime d’un soudain orientalisme flamboyant, et « The Gossips » produit un indéniable effet grâce à son rythme obsédant. Peut-être pas une contribution impérissable à l’art de la mélodie, mais un beau support pour l’art de la Yankee Diva. Aucun de ses fans ne voudra donc se passer de ce disque, d'autant que, approche de Noël oblige, elle y sussurre en bis un « Douce nuit » qui les bercera désormais chaque soir. 

 

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