Juvénile et frémissante

Pénélope

Par Laurent Bury | sam 23 Novembre 2013 | Imprimer
 
Alors que Caligula et Prométhée semblent – irrémédiablement ? – tombés dans l’oubli, la Pénélope de Fauré se maintient tant bien que mal au répertoire, en concert au moins, à défaut de s’imposer sur les scènes. Peut-être la participation de Roberto Alagna à l’interprétation donnée en juin dernier au Théâtre des Champs Elysées, pour commémorer le centenaire de l’œuvre, permettra-t-elle de voir arriver sur le marché une nouvelle intégrale. Pour le moment, il en existe trois en tout et pour tout. La plus récente, dirigée par Charles Dutoit, réunissait en 1982 Jessye Norman et Alain Vanzo, avec le confort du studio et de la stéréo ; la précédente, qui remontait à 1956, donnait à entendre Régine Crespin, Raoul Jobin et Robert Massard. Et la première, de 1951, est celle que réédite à présent Malibran ; même si le nom des interprètes qu’elle propose ne dira pas forcément grand-chose aux jeunes générations, on aurait grand tort de le reléguer au rang des vieilleries. En effet, pour peu qu’on accepte les limites techniques inhérentes à ce genre de captation (le son laisse ici souvent à désirer, alors que l’intégrale de 1956 est quasiment irréprochable sur ce plan), on découvrira une version qui associe idéalement la noblesse du drapé antique au frémissement d’une émotion plus immédiate qu’avec d’autres artistes.
Né en 1892, Georges Jouatte frôlait la soixantaine à l’époque de cet enregistrement, mais on ne le soupçonne pas un instant, tant son timbre a gardé de fraîcheur juvénile (Jobin est loin d’être aussi agréable à entendre). D’une versatilité admirable, il avait à son répertoire des rôles aussi divers que Florestan, les Faust de Berlioz et de Goethe, Belmonte et Tamino. Avantage supplémentaire, ce ténor créa le rôle à l’opéra de Paris aux côtés de Germaine Lubin le 14 mars 1943, pour le trentième anniversaire de la création ; il interprète donc ici une partition qu’il avait eu le temps de pratiquer, contrairement à la plupart de ses successeurs au disque. A ses côtés, Berthe Monmart est une magnifique Pénélope, d’un naturel troublant, majestueuse mais simple, sans rien de marmoréen ; cette incarnation s’inscrit aux côtés de son inoubliable Louise de Gustave Charpentier et de son Ariane de Dukas. Il est grand temps de redécouvrir les enregistrements laissés par cette immense artiste, à qui l’on doit notamment un fort beau disque de mélodies de Fauré.
Autour de ces deux piliers de la distribution, on retrouve divers membres de la troupe de l’opéra de Paris, pour qui ce répertoire était encore tout à fait familier. André Vessières campe un bel Eumée, dans la meilleure tradition des barytons français ; Christiane Gayraud est une Euryclée maternelle comme il convient, au timbre nettement distinct de celui de Pénélope. Tous deux figurent également dans la version de 1956. Dans les petits rôles, certaines voix pourront paraître un peu pointues, certaines dictions un peu surannées (l’Antinoüs par trop ridicule de Joseph Peyron, notamment, lui aussi présent en 1956, hélas), mais tout cela n’en respire pas moins une authenticité bien précieuse, à l’heure où il est devenu bien difficile de trouver une distribution entièrement francophone pour interpréter les œuvres du répertoire français. Inghelbrecht conduit l’œuvre avec la même foi et la même énergie que dans la version de 1956 qu’il dirigeait également ; avec raison, il privilégie le mouvement et s’adonne moins à l’hédonisme sonore que Dutoit, dont l'intégrale dure près de dix minutes de plus.
 
 

 

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