Le beurre, son argent mais point de sourire de la Laitière

La laitière du Trianon

Par Philippe Ponthir | sam 21 Mars 2009 | Imprimer

Pour le lyricophile averti, découvrir un nouvel opus de la maison Opera Rara est toujours un moment de gourmandise effrontée. La firme anglaise tient une place de choix dans le cœur des amateurs, tant pour son courage, sa curiosité, son opiniâtreté en toute circonstance, mais également pour un réel souci de progresser au niveau de la qualité de ses affiches. Les plaisirs que nous devons à Opera Rara ne se comptent plus depuis plus de vingt ans. Au premier rang de ceux-ci, la discographie inestimable de Nelly Miriciou dans le répertoire italien. Ce versant  avec les Rossini, Donizetti mais aussi, de plus rares Pacini ou Mercadante se sont taillé la part du lion. Cela ne doit pas occulter que certains compositeurs français comme Offenbach, trouvèrent également une certaine place dans l’officine anglaise.
Dans cette veine française, avec le douzième Opus de la série Il Salotto, nous retrouvons un quasi illustre inconnu, en la personne de Jean-Baptiste Wekerlin (ou Weckerlin) dans une structure musicale qui animait les fabuleux salons du XIXe siècle où se fréquentaient musiciens, compositeurs et Prime Donne mais aussi, dans un capharnaüm culturel, écrivains, peintres et autre dramaturge. De Wekerlin, nous ne connaissions que peu de choses, nous l’avouons. Qu’il était un collectionneur musical et éditeur apprécié (série à succès de Les Echos d’Italie, etc..) et qu’il était le gendre de la légendaire Cinti-Damoreau. Le livret, toujours aussi soigné par Opera Rara, se décline en une mine d’informations et comme un véritable outil pédagogique (ce qu’il devrait toujours être). Il nous confirme que l’oubli dans lequel est tombé le compositeur, n’est sans doute pas le fruit du hasard. Ses principaux projets lyriques avortèrent et s’il eut une heure de gloire au sein des salons précités, sa passion pour les musiciens et ses amitiés y furent sans doute pour beaucoup. Wekerlin reçut une formation sérieuse et concrète auprès d’Halévy, il vouait en plus comme beaucoup, une véritable adoration à Rossini, le maître absolu du monde lyrique parisien en ces temps mythiques.

Que peut-on dire de la charmante opérette présentée ici ? Qu’elle décline parfaitement le goût d’alors, ce que représentait la distraction de ce beau monde éclairé, à l’esprit fin. Les moyens requis sont minimalistes, un piano, un ténor et une soprano. Les deux rôles ne requièrent ni en tessiture, ni en caractère, des moyens surhumains et représentent également, ce qu’alors, on considérait comme banal au niveau de l’éducation musicale dans un certain milieu aisé. La structure repose sur l’enchaînement de récits parlés, d’ariettes, de duos, tout cela sur trame de quiproquo et heureux dénouement, avec un rien d’encanaillement de bon aloi. Wekerlin nous apparaît surtout comme un sympathique besogneux dans ses travaux d’écritures, le profil type du premier de classe ayant bien assimilé ses règles d’harmonie. Si le thème principal du Il peut aimer l’une avant l’autre s’avère réellement attachant et joliment formulé, la production de l’œuvrette, reflète surtout un compositeur excessivement conscient du courant musical du jour. Les influences sont assumées et revendiquées, sans jamais atteindre le génie mélodique de l’un (Thomas) ou l’expressivité voire l’effronterie harmonique de l’autre (Rossini dans ses dernières œuvres pour accompagnement de piano). Le livret est d’une adorable désuétude. Il y a une savoureuse cohésion entre musique et texte.  Tout sert cette joute amoureuse dans le cadre bucolique du petit Trianon où les dames de Marie-Antoinette jouaient à la fermière pour tenter de noyer leur ennui. On est surpris, in fine, du plaisir réel que l’on prend à l’écoute du présent opus.

Jeff Cohen est simplement parfait dans ses différents rôles. Coloriste de premier plan, avec un goût exquis, il extrait rythmiquement et mélodiquement, les ingrédients narratifs nécessaires et se définit comme le véritable décorateur de l’œuvre. Il est inutile de rappeler à quel point, depuis toujours, il est un amoureux déraisonné des voix. Il confirme son statut ici, tout en conservant sa personnalité, il soutient, conduit, accompagne ses deux solistes et s’avère être le ciment de l’interprétation globale. A quelques broutilles vocales près, Yann Beuron est également l’homme de la situation, le choix est évident d’efficacité. Par son éducation, son style, les moyens et leur utilisation, le ténor est remarquable. On salue surtout sa capacité à dessiner et  animer son personnage sous ses différents déguisements avec de judicieux changements de couleurs vocales, permettant une caractérisation psychologique savoureuse. Le travail au niveau des récitatifs est sobre, efficace et surtout convaincant et cela n’était pas gagné d’avance dans ce type de bluette. On ne peut adhérer aussi immédiatement au choix de Joan Rodgers, soulevant quelque interrogation. Sans tomber dans une préférence nationale primaire, pourquoi ne pas avoir choisi une cantatrice d’expression française ? Difficulté de calendrier ? Nous n’y croyons guère. Réunir un pianiste et deux solistes, ne relevant pas de la gageure de convoquer le Philharmonic Orchestra et douze solistes pour un Meyerbeer… Cela est d’autant plus rageant (pour la réussite complète du disque) et curieux qu’Opera Rara compte dans ses rangs, quelques noms plus qu’appréciables. Quid d’Annick Massis (1) ? Certes appelée désormais à des emplois d’une toute autre envergure, mais à qui Opera Rara doit quelques-unes de ses plus belles intégrales (Margherita d’Anjou, Francesca di Foix…). Quid de Delunsch qui a déjà collaboré avec la firme ? Mais bien entendu, on repense davantage au beau succès dans la même collection, de Cendrillon de Viardot avec dans le rôle titre, une superbe Sandrine Piau et surtout celle qui nous apparaissait pour cette charmante Laitière comme une évidence, Elizabeth Vidal. Vidal, par l’identité vocale, l’humour de la personnalité et l’assurance même de cette pointe délicieuse de décadence colorature second empire, aurait extrait des trésors de ces modestes pages. Dommage vraiment ! Rodgers ne démérite pas, loin de là. On sait la musicienne précieuse qu’elle évoque en toute occasion depuis de longues années. Mais là aussi, que d’application, que de scolarité, que de souci de bien faire. Sans être indigne, les récits compréhensibles manquent cruellement d’esprit et sentent à plein nez, la consigne du coach à deux mètres. Vocalement, Joan n’a plus tout à fait la jeunesse, pour ne pas dire la fraîcheur requise par cette jeune Comtesse. L’instrument, tout en restant d’une probité appréciable, souffre de monochromie chronique, l’aigu, pourtant peu sollicité, ferait pour peu, tourner le lait de notre aimable fermière, tandis que la soprano ne sait diablement que faire des quelques modestes traits ou évocation d’une virtuosité qui pourtant ne casse pas trois pattes au premier canard de la basse-cour de ce petit Trianon.

Au final, un bel objet, une quasi réussite, un moment de plaisir. Un essentiel, certes pas, tout au plus, un acte de curiosité, en espérant, on peut rêver, qu’Auber, Thomas ou Halévy en intégrale, viennent embellir le catalogue de la plus anglaise des firmes de disques.
 

(1)   On s’explique d’ailleurs fort mal, l’absence de la cantatrice française des derniers projets de la firme, le décès tragique de Patrick Schmidt, qui adorait Massis, y étant sans doute pour quelque chose…

 

 

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