Frétillante Sirène

La Sirène

Par Jean Michel Pennetier | mer 18 Mars 2020 | Imprimer

La Sirène est le 35e ouvrage lyrique d'Auber, joué 164 fois entre sa création et 1887, date à laquelle elle disparait de la scène parisienne. L'ouvrage connut une belle carrière en province et à l'étranger, en particulier dans les pays de langue allemande. Recréée au Théâtre Impérial de Compiègne en 2018 grâce aux Frivolités Parisiennes, notre Sirène est heureusement sauvegardée par Naxos (décidémement indispensable à la renaissance d'Auber), au travers de ce premier enregistrement mondial capté à l’occasion de cette unique représentation.

L’intrigue, alambiquée à souhait et invraisemblable, est typique des romans feuilletons du XIXe siècle. Les impatients peuvent zapper les paragraphes qui suivent, qui ne seront pas sans utilité pour ceux qui feront l'acquisition du CD et voudraient s'y retrouver dans les plages. En effet, l'intégralité des dialogues est coupée (ainsi que 3 scènes) ce qui rend le suivi de l'intrigue quasiment impossible avec une simple notice en anglais. Il est vrai que les dialogues sont assez longs, surtout au premier acte, car il faut bien installer l’intrigue, par ailleurs très bien construite. Mais il aurait été opportun d'en garder quelques bribes pour l'enchaînement des scènes. Notre histoire se déroule dans les Abruzzes. Un contrebandier, Marco Tempesta, fait la joie du pays avec son rhum détaxé et son tabac de première qualité. Le bon peuple le croit invulnérable, car dans sa famille, on se succède de père en fils : il y a donc toujours un Marco Tempesta en activité. Après une brillante ouverture (plage n°1), notre histoire démarre dans un presbytère dont l’abbé est récemment décédé trois mois plus tôt. Son frère l’impresario Bolbaya (caricature du célèbre Domenico Barbaja) est venu prendre possession de son héritage. Il est accompagné d’un jeune officier de marine, Scipion, et accueilli par la vieille servante Mathéa. Mais Bobaya est aussi venu car il a entendu parler d’une voix merveilleuse que l’on entend dans la montagne, que certains ont cherché à découvrir au risque de se casser le coup : une vraie sirène. En effet, Bolbaya doit absolument renouveler sa troupe lyrique s’il veut conserver son privilège d’imprésario la saison suivante : il compte donc bien engager cette chanteuse magnifique. Mathéa chante la légende de la Sirène (n°2) Scopetto fait son entrée, fuyant l’orage (le public comprendra vite à ses réflexions qu’il s’agit du contrebandier Tempesta, et même Tempesta junior). Bolbaya n’est pas très pressé de l’accueillir, mais se laisse fléchir grâce à l’intervention de Scipion. Scopetto et Scipion se prennent de sympathie l’un pour l’autre, et la servante leur sert une bouteille du vin qu’elle gardait pour le retour de Francesco, l’enfant qu’elle avait élevé jadis. Bien des années auparavant en effet, deux nourrissons furent abandonnés à la porte du presbytère (on comprendra plus tard que c'était par Tempesta sénior). Le curé prit soin du garçon qui fut élevé par Mathéa, mais sa sœur fut envoyée à l’Hospice de Naples. Le curé fit un testament où il léguait la moitié de sa fortune à Francesco. A l’âge de 12 ans, le jeune garçon fut enlevé, par Tempesta pense-t-on (et l'on n'a pas tort). Pendant des années, Mathéa et le curé reçurent à chaque Noël des présents magnifiques de la part de Francesco (plus probablement de son père), puis, deux ans auparavant, ils n’eurent plus signe de vie du jeune homme. On comprend que le Tempesta actuel, Scopetto, n’est autre que ce Francesco, fils du Tempesta de la génération précédente, décédé deux ans plus tôt. Scipion est lui aussi orphelin, mais il n’a jamais connu son père, un grand seigneur dont sa mère ne prononçait jamais le nom car il l’avait abandonnée. Comme dans son enfance le jeune homme a beaucoup galéré, il fait carrière dans la marine. Sa tartane (un de ces bateaux à voile latine de la Méditerranée) est ancrée à proximité. Scipion est amoureux d’une jeune napolitaine. L’amitié naissante de Scopetto disparaît quand il apprend que c’est Scipion et ses soldats qui ont infligé un rude coup au contrebandier et à sa troupe en mettant la main sur leur cargaison, cinq cent mille piastres et les deux tiers de sa bande (n°3). La voix de la Sirène se fait entendre au loin : Bolbaya et Scipion courent à sa recherche. Mais pour Scopetto, ces vocalises ont un sens codé : des soldats s’approchent. Et en effet, le gouverneur, le duc de Popoli, fait son entrée avec son escorte armée. Il reconnait aussitôt Scopetto qui fut autrefois à son service… peu de temps avant que son palais ne soit dévalisé. Quelque temps auparavant en effet  les troupes du duc avait saisi une cargaison de contrebande et Tempesta avait exigé d’être indemnisé ! Devant la mauvaise volonté du duc, il s'était servi lui-même. Tout en appréciant le délicieux tabac de contrebande de Scopetto, il lui confie qu’il garde cette fois la prise de cinq cent mille piastres dans son palais de Pescara. A ce moment, on jette par la fenêtre une lettre attachée à une pierre : c’est un message signé de la Sirène. Par le passé, le frère aîné du duc actuel, Odoard de Popoli a séduit une jeune fille, Maria Vergani, avec un faux mariage puis l’a abandonnée, la laissant seule avec le fruit de leur union (on devine qu’il va s’agir de Scipion !). Seulement voilà : ce n’était pas un faux mariage mais un vrai (remords in extrémis d'un complice qui convoqua un vrai prêtre). A la mort de son frère, le titre de duc aurait donc dû échoir à ce fils caché, et non au frère cadet. S’il rend à Tempesta les cinq cent mille piastres qu’il retient, le duc pourra récupérer les documents qui lui permettront de garder titre et héritage ; sinon ceux-ci seront remis au vrai héritier et le duc actuel perdra tout. Un gendarme apporte un nouveau pli au duc avec le signalement de Tempesta. Profitant d’un moment où le duc est occupé, Scopetto modifie le document qui le décrit trop bien, pour remplacer son signalement par celui de Scipion (n°4). Celui-ci revient de sa poursuite infructueuse dans la montagne avec Bolbaya (drôle d'habitat pour une sirène, soit dit en passant). Le duc abusé identifie donc Tempesta en la personne de Scipion. Il dévoile son plan à Scopetto (le vrai Tempesta si vous suivez) : cinquante chasseurs calabrais se rendront ce soir au rendez-vous de la Sirène, abattrons Scipion (le mauvais Tempesta)  et récupéreront ainsi les précieux documents. Pris d’un léger remords, Scopetto essaie d'échapper à la compagnie du duc pour faire échouer le plan, mais Popoli lui ordonne de rester. La suite est plus simple car tout s'enchaîne naturellement. Quoique...

Acte II : dans une auberge, les contrebandiers picolent (n°5). Scopetto fait son entrée (n°5 suite). Il confie à Pecchione, vieux complice de son père, que le plan du chantage à l'héritier a échoué. Pecchione voudrait se venger en retrouvant Maria Vergani, pour lui donner les titres auxquels elle a droit, mais il doit obéir à Scopetto, bien à contrecoeur. Zerlina est la sœur de Scopetto : c'est elle la fameuse Sirène qui chante dans les montagnes, obéissant sans trop comprendre, aux ordres de son frère dont elle ignore qu'il est contrebandier. Celui-ci rêve pour elle d'un mariage honnête. Zerlina fait son entrée (n°6) et confie à son frère qu'elle est amoureuse d'un jeune homme, le fils d'une certaine Maria Vergani (n°7). Voilà qui ferait les affaires de la famille, songe Scopetto : grâce aux documents de Popoli, l'époux de Zerlina deviendrait duc. Mais bien sûr, ce jeune homme se révèle être Scipion, et là, Scopetto est un peu gêné sur les bords : à cette heure-ci, Scipion doit être déjà mort, exécuté par les chasseurs calabrais en tant que Tempesta ! Une fois Scopetto parti, Zerlina est prise d'angoisse : son amant serait-il mort ? (romance coupée). Fort heureusement, elle entend à l'extérieur de l'auberge la voix de Scipion, accompagné de l'inévitable Bolbaya, qui cherchent leur chemin dans l'obscurité (trio coupé). Elle les guide par ses vocalises, et les deux amoureux finissent par tomber dans les bras l'un de l'autre (suite de l'ensemble coupé). La jeune fille partie prévenir son frère, les deux hommes se trouvent nez à nez avec les contrebandiers, prêts à leur faire un mauvais sort (n°8). Scopetto se dévoile et les tire d'affaires malgré la colère de la bande envers Scipion qui leur avait pris leurs cinq cent mille piastres. On apprend que Scipion n'est jamais parvenu jusqu'au rendez-vous mortel, égaré par la poursuite de la voix de la Sirène. Scopetto veut toujours faire le bonheur de Zerlina avec ce mariage, tandis que Pecchione et les contrebandiers ne sont pas loin de se rebeller à l'idée de renoncer au chantage envers le duc. Scipion et Bolbaya restent en otage, promettant de ne pas s'évader, ni de dire un mot de la situation avant 24 heures. Le duc entre avec les chasseurs calabrais promis au premier acte. Il retrouve avec plaisir Scopetto à qui il explique que l'auberge est cernée et que les contrebandiers seront capturés dès leur apparition. Quant à lui, il doit retourner à Naples et préparer une fête au palais Popoli en l'honneur de la bonne société de la ville. Mais il ne sait trop comment faire. Scopetto lui apprend que Bolbaya est dans l'auberge et qu'il pourra s'en charger (n°9 finale). Le duc trouve un air louche à l'impresario mais est rassuré à la vue des contrebandiers que Scopetto lui présente comme une troupe d'artistes ambulants. Le peureux Bolbaya est plus mort que vif, ne sachant que dire sans trahir son serment de se taire. Des gens d'armes amènent un prisonnier : c'est Scipion qui se rendait à l'auberge et que le duc identifie immédiatement comme Tempesta (si vous vous rappelez le signalement modifié au premier acte). Fidèle à son serment, le jeune homme se tait ; Zerlina est effondrée. 

Acte III : dans le palais du duc de Popoli, les contrebandiers picolent... encore (n°10). La servante Mathéa fait son entrée : elle a reçu message de Francesco (ou Scopetto, ou Tempesta, ou Scopetta, ou Tempesto, je m'y perds) qui lui a promis sa propre part d'héritage sur les biens du curé. Zerlina rejoint la cellule où Scipion est enfermé ; elle n'a aucune peine à le libérer, les gardiens, comme tous les soldats du palais, ayant été drogués au rhum « arrangé » des contrebandiers. Les deux amoureux échangent de tendres propos, mais Scipion (fidèle au serment de se taire) ne peut révéler la vérité à Zerlina qui lui a appris que Scopetto était son frère (n°11).  Pendant ce temps, Pecchione et les contrebandiers vident le palais de ses richesses, et notamment ce qui leur avait été confisqué, ainsi que de vieux papiers : une correspondance entre le duc et le roi Joachim (il s'agit du maréchal napoléonien Joachim Murat, roi de Naples de 1808 à 1815, date à laquelle les autrichiens reprennent le contrôle du royaume : pour le public de l'époque, il est clair que de tels documents sont compromettants pour le duc. Joachim ne retrouvera jamais son trône : quand il débarquera en Calabre, la population se révèlera hostile, lui reprochant la répression du brigandage sous son règne. Une semaine plus tard, il tombera sous les balles du peloton d'exécution). Le duc fait son entrée, un peu étonné de voir sa maison sens dessus dessous, mais vite rassuré : la troupe répète Ali Baba et les quarante voleurs (chœur en coulisse, coupé). Le duc annonce l'arrivée prochaine d'un conseiller de justice qui devra identifier Tempesta. Mais le duc compte bien échanger auparavant une grâce contre les papiers qui mettent en cause son titre : c'est pour cela qu'il s'est pressé d'arriver avant l'officier de justice. Stupeur quand il apprend que le jeune homme s'est évadé. Il a déjà rejoint sa tartane. Nouvelle stupeur en constatant le cambriolage dont il est victime et la disparition de sa correspondance avec Joachim, relation qu'il entretenait dans l'hypothèse où son parti reviendrait au pouvoir. De son côté, Scopetto force alors Bolbaya à signer comme lui un acte par lequel la totalité de l'héritage du curé est léguée à Mathéa. Puis Scopetto révèle au duc que le vrai Tempesta n'est pas Scipion mais… Bolbaya. Ça tombe bien puisque le duc lui trouvait un air louche ! Scipion revient avec Zerlina : ses marins témoignent qu'il s'agit bien de Scipion, leur chef. Scopetto accepte le mariage de celui-ci et de sa sœur. « En attendant, capitaine Scipion... embrassez votre oncle ! », proclame-t-il en indiquant le duc stupéfait de cette trahison. Scopetto remet alors au jeune homme les papiers qui attestent de son titre. Le duc est furieux et jure de se venger sur Tempesta (Bolbaya à ce moment) ce que Scopetto lui déconseille, lui expliquant qu'il possède les papiers de Joachim. Le Grand-Juge fait son entrée et annonce que le palais est encerclé (n°12). Scopetto explique au juge qu'ils répètent le concert du soir. Pour le prouver Zerlina chante et, comme celle d'une sirène, sa voix attire petit à petit tous les soldats à l'intérieur de palais, permettant aux contrebandiers de fuir discrètement. Au moins l'intrigue ne se termine pas en queue de poisson.

On retrouve dans cette partition presque tout ce qui fait le charme des ouvrages d’Auber : l’élégance, l’invention mélodique, le rythme, une influence rossinienne plus discrète (nous sommes dans la troisième et dernière période du musicine), et le style typiquement français du compositeur, caractérisée par une légèreté qu'il ne faudrait pas confondre avec de la facilité. La musique est en effet plutôt inventive et parfois même savante. On retrouve moins ici, en revanche, ce côté un peu doux-amer d’ouvrages moins légers. La distribution réunit une belle brochette de jeunes chanteurs français quasiment inconnus. La chose est d'autant plus remarquable que, comme le rappelle Robert Letellier dans son excellent texte d'introduction,  Auber et Scribe savaient pertinemment pour quels artistes ils écrivaient un nouvel ouvrage, cherchant l'osmose avec leurs moyens vocaux et dramatiques. La Sirène Jeanne Crousaud (Zerlina) offre de belles vocalises (jusqu’aux contre-ré dans son air d’entrée) et une voix cristalline en bonne adéquation avec le caractère supposément éthéré de la Sirène. Toutefois, il est probable que la créatrice du rôle, Louise Lavoye, en offrait encore plus dans les pyrotechnies vocales pour lesquelles elle était renommée et recherchée. Le duo avec Scipion, à l'acte III, est un peu tendu et mériterait une voix plus large de timbre. Le rôle de Scopetto avait été écrit pour le ténor Gustave-Hippolyte Roger, créateur entre autres de Faust dans La Damnation de Faust et de Jean de Leyde dans Le Prophète de Meyerbeer. Excusez du peu. Xavier Flabat y est excellent, bon acteur-chanteur, avec un timbre d’une belle fraîcheur. Le Scipion de l'autre ténor, Jean-Noël Teyssier, est plus lyrique, avec une voix agréable, mais un brin falot. Benjamin Mayenobe est un imprésario bonhomme. Le reste de la distribution est correct. Le choeur Les Métaboles, qui avait paru à notre confrère un peu sous-dimensionné à la scène, est ici bien capté et impeccable.

Sous la baguette de David Reiland, l’Orchestre des Frivolités Parisiennes est d’une impeccable précision et d’une belle élégance, parfaitement adaptée au style de l’ouvrage. De plus, pour cette unique représentation, l’orchestre dialogue à la perfection avec le plateau, en particulier dans les nombreux ensembles d’une structure assez complexe. Certains orchestres mieux dotés financièrement peuvent en prendre de la graine.

Il est dommage que Naxos ait choisi de condenser cet enregistrement en un CD unique, nous privant ainsi de 3 numéros musicaux et des dialogues indispensables à la compréhension de l’œuvre. D'autant qu'on peut mettre jusqu'à 80 minutes de musique sur un CD. La quatrième étoile n’était pas loin !

 

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