L’irrésistible appel de la sirène

La Sirène - Compiègne

Par Jean-Marcel Humbert | ven 26 Janvier 2018 | Imprimer

Les Frivolités parisiennes, en résidence au théâtre impérial de Compiègne, continuent leurs recherches dans le répertoire lyrique français oublié du XIXe siècle, et en ce domaine il y a fort à faire ! Ce soir, c’est La Sirène, de Daniel François Esprit Auber, qu’ils nous proposent. Auber est rarement joué aujourd’hui, et cela pour deux raisons principales. D’abord, comme le rappelait Christophe Rizoud à propos de L’Ambassadrice, pour vraiment apprécier toutes les facettes de cette œuvre foisonnante, il faudrait pouvoir disposer des codes d’interprétation et de représentation des opéras-comiques du milieu du XIXe siècle. Ensuite, concernant le style de cette musique, « on a souvent pris son élégance pour de la légèreté », ce qui lui laisse un parfum de dévalorisation. L’œuvre se situe quatorze ans après Fra Diavolo, trois ans après Les Diamants de la Couronne, et douze ans avant Manon Lescaut. Bien accueillie, elle a été jouée une centaine de fois au cours des deux premières saisons. De fait, il s’agit d’une musique clairement datée, plutôt savante, qui s’écoute avec intérêt, sans forcément soulever toujours l’enthousiasme. Mais on peut dire aussi, en paraphrasant Gérard Condé, qu’il conviendrait certainement de réécouter plusieurs fois l’œuvre « pour en percevoir les enjeux et les beautés ».

Le livret d’ Eugène Scribe est passablement compliqué, pour ne pas dire embrouillé. En résumé, Scipion, un capitaine de marine, et Bolbaya, intendant des théâtres de Naples, sont à la recherche d’une prétendue sirène à la voix merveilleuse dont on parle partout, le premier pour retrouver la voix aimée, et le second pour en faire une diva dans son théâtre. Or la voix envoûtante est celle de Zerlina, complice d’un groupe de brigands dirigé par son frère Francesco, et ses roucoulades sont faites pour attirer les voyageurs afin qu’ils soient dépouillés. Devant le duc de Popoli, de passage, les bandits se font passer pour une troupe de théâtre, et finissent par dévaliser le palais du duc où ils ont été invités à chanter un opéra (on est entre Fra Diavolo d’Auber et Les Brigands d’Offenbach). Zerlina subjugue tout le monde par ses démonstrations vocales, et à la fin charme aussi les gardes du palais, ce qui permet à son frère de s’échapper, tandis qu’elle épouse son promis de toujours, Scipion.


© Photo Vincent Pontet

Il est dommage que la mise en scène de Justine Heynemann ne clarifie guère cet imbroglio, présenté dans un décor à étage avec panneaux tournants de Thibaut Fack. Au bout d’un moment, on a un peu le tournis, et parfois on ne sait plus qui est où, d’autant que les personnages sous le portique sont sous-éclairés. L’idée était astucieuse, surtout pour le transport du décor en tournée, mais la mise en scène aurait besoin de zones de jeu plus diversifiées et précisées grâce à quelques accessoires. On note les costumes bien dessinés de Madeleine Lhopitalier. Quant à l’intention de la metteuse en scène de présenter cette amusante comédie à l’italienne comme « une critique du pouvoir et de ses abus trouvant une forte résonnance dans notre monde contemporain », elle est à la limite du contresens. On sourit donc peu à cette représentation, mais Il n’en reste pas moins que la scène du déménagement du château, façon Pieds Nickelés, est la plus réussie et fort drôle.

En revanche, on doit saluer sans réserve le magnifique travail musical effectué par le chef David Reiland, qui mène son bel orchestre de main de maître. Il est bien sûr très aidé par la magnifique acoustique du théâtre impérial, qui rend audible tous les pupitres, sans jamais en brouiller aucun. La clarté du son rejoint la clarté de l’interprétation, et l’équilibre entre la fosse et le plateau est parfait. Et puis, soulignons-le, David Reiland est un excellent chef lyrique, attentif aux chanteurs et les soutenant du geste, donnant avec précision les départs et insufflant à l’ensemble un beau dynamisme, bref, du travail d’orfèvre.

Côté plateau, on se pose une autre question. Quels étaient les types de voix qui chantaient ce répertoire au milieu du XIXe siècle ? Mlle Lavoye, créatrice du rôle-titre, avait aux dires des critiques des moyens impressionnants, mis au service d’improvisations et d’ornementations variées afin de captiver les spectateurs. On peut être un peu surpris de la voix de Jeanne Crousaud (la Sirène), là où l’on attendrait – peut-être à tort – un volume et un tempérament plus affirmés. Mais quelle jolie voix, et quelle belle musicalité, avec une parfaite aptitude à vocaliser (très joli air de la fin du deuxième acte « Non, je n’ose pas »). L’actrice est de plus charmante, jouant, en accentuant la prétendue timidité du personnage, dans le registre d’une fragile séduction plus que dans les appels violents des dangereuses sirènes de l’antiquité.

Le créateur du rôle de ténor, Gustave Roger, était, à ce que l’on sait, plutôt léger, mais avec tendance vers le fort ténor. Jean-Noël Teyssier a des moyens équivalents, et tire bien son épingle du jeu, sans craindre de pratiquer le falsetto quand nécessaire. Xavier Flabat (Francesco), Jean-Fernand Setti (le duc, un peu limite dans les aigus) et Benjamin Mayenobe (Bolbaya) forment un trio réjouissant de personnages bien campés et différenciés, aux voix de barytons efficaces. Dorothée Lorthiois (Mathéa) aurait intérêt à travailler sérieusement sa prononciation parlée. De nombreuses scènes d’ensemble font appel brièvement aux chœurs, bien chantants mais un peu sous-dimensionnés. Les textes parlés sont plutôt bien interprétés par toute la troupe, même s’ils paraissent parfois bien longs, surtout au début.

 

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