Un Rameau bouleversant d'humanité

Les Boréades

Par Marcel Quillévéré | mer 18 Novembre 2020 | Imprimer

Ce coffret est le deuxième enregistrement discographique de l’opéra Les Boréades de Jean Philippe Rameau. Il fait suite à celui réalisé en 1982 au Festival d’Aix-en-Provence sous la direction de John Elliot Gardiner. Cette nouvelle version a été enregistrée en janvier 2020, lors du concert donné à l’Opéra Royal de Versailles par le « Collegium 1704 » sous la direction du tchèque Václav Luks, et c’est un émerveillement. Les solistes ne déméritent pas face aux stars de la version Gardiner.  Ils sont tous formidables et leur diction est remarquable. 

La tragédie lyrique, Les Boréades, a été composée par Rameau à l’âge de 80 ans, peu avant sa mort, et n’a jamais été représentée de son vivant. Rameau qui n’avait abordé le théâtre lyrique qu’à l’âge de 50 ans est hélas vite tombé dans l’oubli après son décès. Au XXe siècle, Debussy a beaucoup fait pour sa « renaissance », jusqu’à la révélation, des années plus tard, de ses Indes Galantes à l’Opéra de Paris (1953) et de Platée au Festival d’Aix-en-Provence (1956). La création des Boréades a eu lieu en 1964, dans une révision de Vaubourgoin, lors d’un concert à la Maison de la Radio à Paris, avec notamment la lumineuse Christiane Eda-Pierre. Plusieurs musicologues se passionnent alors pour cette œuvre jusqu’aux représentations inoubliables du Théâtre de l’Archevêché à Aix-en-Provence.

Cette nouvelle version du théâtre Royal de Versailles est enthousiasmante. Václav Luks fait sonner l’orchestre de Rameau comme on l’entend rarement. Pas un seul moment de relâche dans la successions des scènes tant ce chef semble porté par la puissance théâtrale de l’œuvre. Il faut entendre par exemple le déferlement des vents souterrains au début de l’acte V pour saisir l’exceptionnelle énergie dramatique déployée par les musiciens. Et l’entrée-ballet bucolique de la scène 4 (acte II), comme un  temps suspendu, au sein de la tragédie. Toute la modernité des orchestrations de Rameau est là.

A l’instar de Luks, les chanteurs déploient un large spectre d’expressions (de la plus grande douceur à l’imprécation lyrique de grand opéra) au gré d’un livret exemplaire tant par l’architecture de ses cinq actes que par sa progression dramatique. A la pastorale dansée du premier acte, répond en écho la scène apollinienne finale, quand les personnages trouvent enfin la paix, suite aux épreuves initiatiques qu’ils ont subies. On en oublie la mythologie : ce sont ici des être de chair et de sang. La princesse Alphise se voit contrainte d’épouser Calisis, un prince Boréade, fils du Dieu des vents du Nord, alors qu’elle aime le jeune Abaris, confié enfant au grand prêtre d’ Apollon. Borée menace de déchainer ses vents et de détruire le royaume d’Alphise. Apollon charge alors l'Amour de confier à la jeune femme une flèche d’or qu’elle donne à celui qu’elle aime avant son départ aux combats. La tempête aura bien lieu, mais le courage et l’amour d’Abaris vaincront tous les obstacles. La soprano belge Deborah Cachet est  une Alphise de rêve. Calisis trouve dans le ténor islandais Benedikt Christjánson un interprète idéal, aérien et capable d’accents dramatiques. Abaris c’est le ténor français Mathias Vidal, magistral. A l’acte II, son air « Tout cède aux efforts de l’orage », aux pianissimi sur le fil, est miraculeux d’émotion contenue et dans ses stances de défi aux orages il fait entendre une voix très lyrique, aux aigus puissants et brillants. Bernard Arnould (Adamas) et  Nicolas Brooymans (Borée) sont excellents, sans parler des  chanteurs tchèques : citons l’Apollon de Lukáš Zeman et la nymphe d’Anna Zawisa. Bravo à l'Opéra Royal : ce coffret complète avec panache la magnifique collection du Label « Château de Versailles ».

 

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