« Avec un grand enthousiasme intérieur »

Lili et Nadia Boulanger - Mélodies

Par Claire-Marie Caussin | jeu 20 Février 2020 | Imprimer

Aussi laconiques que soient la discographie et les récitals consacrés à Lili et Nadia Boulanger, le duo Contraste a déjà montré à plusieurs reprises ses affinités avec les deux compositrices : récipiendaire du prix homonyme en 2010, il avait interprété puis enregistré Clairières dans le ciel pour le label Hortus.

Mais aujourd’hui Cyrille Dubois et Tristan Raës franchissent un pas supplémentaire avec un album entièrement consacré aux mélodies des deux sœurs. Une volonté d’exhumer des pièces rares, mais aussi une démarche féministe ainsi qu’ils l’expliquent dans le livret accompagnant l’enregistrement : « en ces heures où l’évidence de l’égalité homme/femme peine encore à s’imposer, il nous paraît nécessaire et heureux que des interprètes masculins rendent hommage à deux des plus grandes compositrices de notre répertoire ».

Si l’on est sensible à cet argument, on est surtout émerveillée par la (re)découverte de ces mélodies, qui sont l’occasion d’entendre la singularité de Lili et de Nadia Boulanger : singularité par rapport à Fauré, Debussy ou Ravel, modèles auxquels on les rattache sans cesse comme si elles n’en étaient que des héritières – voire des imitatrices ; singularité également de l’une par rapport à l’autre, car on en vient parfois à oublier que chacune avait son style propre, et un talent tout personnel.

L’enregistrement s’ouvre par neuf mélodies de Nadia Boulanger où le pianiste Tristan Raës démontre une science des couleurs et des atmosphères saisissante, et ce dès les premières mesures. Si le précédent album du duo, consacré à Franz Liszt, avait déjà mis en valeur les qualités techniques du musicien, le répertoire français permet d’entendre mieux encore son aptitude à construire un paysage sonore où le texte peut se déployer, notamment dans « La Mer » où il trouve un son riche, profond et évocateur.

De son côté, le ténor Cyrille Dubois parvient à rendre toute la délicatesse exigée par les poèmes et la musique sans jamais tomber dans la mièvrerie. Sans doute est-ce la simplicité de l’émission – sans jamais grossir la voix, en privilégiant le texte aux grands éclats vocaux, y compris dans l’aigu – qui assure cette impression de sincérité. Sans doute est-ce aussi l’intelligence du programme, qui allie élégie sentimentale – le « Poème d’amour » ou « Ecoutez la chanson bien douce » – et mélodies plus sombres – « Versailles » ou « Le Couteau ». Le timbre se fait malléable, se pliant à toutes les exigences expressives de la musique : très beaux effets de crescendo, aigu rayonnant, et vaillance qui peut laisser place, en quelques secondes, à un son lumineux et éthéré ; probablement ce que la compositrice attendait lorsqu’elle a noté, sur la partition de « Soir d’hiver », l’indication « avec un grand enthousiasme intérieur ».

Cette malléabilité de la voix et du piano est d’autant plus importante que les Quatre chants de Lili Boulanger sont assez différents des mélodies de Nadia en termes d’atmosphère et d’écriture. Les poèmes mis en musique sont éminemment tragiques, mais surtout la compositrice fait preuve d’une audace harmonique plus grande que sa sœur. Première femme lauréate du Prix de Rome de composition en 1913, Lili Boulanger teinte ses mélodies de modalité et de chromatisme, sans en faire des procédés systématiques. Elle se plaît dans une musique mouvante harmoniquement, privilégiant l’évocation à l’imitation : autant de traits esthétiques dont Tristan Raës s’empare à des fins expressives tandis que la voix de Cyrille Dubois se fait plus corsée. Le contraste avec la première partie de l’album est clair, et l’on ne sait ce qui est le plus frappant du drame de « Dans l’immense tristesse » ou de la douceur colorée d’exotisme du « Retour ».

Mais de tout l’enregistrement, Les Heures claires, composées à quatre mains par Nadia Boulanger et Raoul Pugno, sont sans doute le cycle où la complicité du pianiste et du ténor est la plus évidente. De la fragilité et la retenue de « Vous m’avez dit » à l’intensité de « S’il arrive jamais » s’affirme une urgence à dire ce texte superbe que la musique souligne avec une inventivité remarquable.

Un album féministe ? Peut-être, mais un album surtout qui rend justice à deux compositrices dont l’œuvre n’a pas à rougir devant leurs plus illustres contemporains.

 

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