Le dernier Liszt étonne toujours

Liszt : Septem Sacramenta

Par Charles Sigel | jeu 02 Juin 2022 | Imprimer

A quelques mois de distance paraissent deux nouveaux jalons de la considérable discographie de Dominique Vellard, – une soixantaine de disques, dont une cinquantaine avec l’ensemble Gilles Binchois, qu’il fonda en 1979 avec Anne-Marie Lablaude.

Si nous mettons en avant le disque consacré aux musiques liturgiques de Liszt, c’est évidemment parce qu’il est étonnant de la part de quelqu’un qu’on associe à la musique du Moyen-Age, mais l’autre CD, Le prince d'amours, consacré à Guillaume Dufay, s’il est dans le droit fil de son travail, n’est pas moins remarquable et mériterait sans hésiter ♥️♥️♥️.


 

Liszt en soutane

Le Liszt qu’on entend ici, c’est l’abbé Liszt, celui qui, à partir de 1861, s’établit à Rome pour y devenir membre du Tiers-Ordre de Saint François d’Assise avant d’y revêtir la soutane et de recevoir les Ordres mineurs. Il allait composer son oratorio Christus, le Cantico del sol di Francesco d’Assisi, un Te Deum, toutes œuvres connues, de même que Via Crucis, pour chœur d’hommes et piano (1878-79), qui est sans doute l’œuvre la plus proche de ce qu’on peut entendre ici.

Il s’agit soit de musiques liturgiques, écrites pour être chantées au cours de différentes célébrations (les Septem Sacramenta), soit de motets ou de pièces courtes, que pourrait chanter un chœur amateur (Tantum ergo, Libera me, Pater noster).

Dans le podcast qu’on pourra écouter ici, Dominique Vellard situe bien la gageure pour le compositeur : comment écrire des pièces pour la liturgie, sans se renier. Comment rester ressemblant à soi-même, en somme ?

Réunissant les neuf chanteurs de l’Ensemble Gilles Binchois et les dix-huit jeunes voix du Chœur Altitude, il propose ici un programme très pur et très fervent, d’une piété parfois poignante, voire assez rude, sans mièvrerie jamais.


Dominique Vellard © D.R.

De l'austérité, presque de la rudesse

Particulièrement étonnantes, les sept pièces de Septem Sacramenta se veulent dans l’esprit de la réforme de la musique ecclésiastique voulue par Pie IX. Liszt rencontrait fréquemment le Pape pour échanger avec lui à ce sujet.

Si on imagine un chœur d’amateurs (suffisamment aguerris) chantant ces cantiques, il serait utopique de les espérer repris par l’ensemble des fidèles. La ligne mélodique en est toute en surprises, bifurcations inattendues, harmonies imprévisibles.
Et ce qui est frappant c’est que Liszt n’affecte ici aucune simplicité. Rien de sulpicien ou de complaisant. Pas de sentimentalisme. Une austère grandeur.
Après tout, c'est à peu près à la même époque qu'il compose la Lugubre gondole (1882-83) ou la Bagatelle sans tonalité (1885). Et on songe à cela quand on entend le dépouillement d’Extrema unctio et sa désolation particulièrement saisissante.
Mais il y a aussi la nudité et la paix d’Eucharistia, la rigueur d’Ordo, la retenue heureuse de Matrimonium (avec la voix claire de Junko Takayama), toute une gamme de climats ou d’états d’âme, changeant sans cesse.

Il y a presque de l’âpreté dans ces compositions, de la hauteur. C’est le dernier Liszt, celui qui étonne et déconcerte sans cesse.


L'abbé Liszt © D.R.

L'envol de l'âme

Les autres pièces choisies par Dominique Vellard, tout aussi belles, offriront un visage qui, par comparaison, semblera plus amène…

D’étonnantes modulations confiées au ténor soliste (Paul Chevallier) dans un Chant de Noël de 1881 (Weihnachtlied), un très beau, grave et sincère Anima Christi sanctifica me (1874) dont les harmonies sans cesse changeantes surprennent, un chaste Sancta Caecilia pour soprano, virginal comme un matin de printemps, un farouche et puissant Libera me, sur des accords tempétueux de l’harmonium dont les ultimes notes suggéreront l’envol de l’âme, voilà quelques-unes des compositions qui complètent un programme sans cesse inattendu, très en accord avec les années qui l’ont vu naître (la peinture préraphaélite, le mouvement cécilien, l’école Niedermayer).

Il y a quelque chose de lumineux, de clair, dans ces musiques. Lumière de vitrail peut-être, mais de beau vitrail. A l’époque de son Requiem, Liszt écrivait : « J’ai tâché de donner au sentiment de mort un caractère de douce espérance chrétienne. Les grands et petits compositeurs colorent le Requiem du plus impitoyable noir. Dès le commencement, j’ai trouvé une autre lumière. »
Ces mots disent bien la foi qui inspire ces compositions, foi qui n’a rien de naïf, ni de simple.

Un harmonium subtil

L’harmonium y ajoute une saveur particulière, très loin de la « pompe à cantiques » facile à brocarder. On peut voir dans l’appartement de Liszt à Budapest un instrument à double-clavier, moitié piano, moitié orgue, conçu spécialement pour lui par Alexandre et Erard. Les pièces ici enregistrées peuvent être données avec un orgue, un piano ou un harmonium. C’est celui-ci qu’on a choisi, très heureusement.

C’est notamment dans les pièces où il ne donne qu’un filet de son que l’harmonium prend ici une dimension poétique très touchante. On y entend son souffle en somme. Il y est un compagnon discret, jamais redondant, lançant parfois une simple note pour amener une nouvelle harmonie ou une modulation. Kurt Lueders a cette phrase à propos de Liszt « tzigane et franciscain » : « L’instrument ne reflète-t-il pas un je ne sais quoi d’indicible, de spirituel qui sous-tend une fervente philosophie de la vie, lucide, mûrie, généreuse, offerte par une grande âme  ? »


Le piano-orgue de Liszt. Photo Ch.S.

 

 

 

 

 

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