Pour un Esterhazy, encore

Messe solennelle n°2 en ré mineur

Par Yvan Beuvard | mar 05 Janvier 2021 | Imprimer

De proportions plus vastes que celle de Beethoven, cette « Missa solemnis per il Principe Esterhazy » [Nicolas II], fut écrite par Cherubini en 1811 avec l’espoir de succéder à Haydn à la tête de sa chapelle. Le projet n’ayant pas abouti, elle ne fut donnée que dix ans plus tard, puis éditée à Paris en 1825, avec un Sanctus nouveau, l’original ayant été réemployé. Par-delà sa durée, l’œuvre est une partition majeure, magistralement composée, maillon essentiel entre les messes de Haydn et celles du romantisme installé, usant de toutes les combinaisons vocales, d’une science de l’orchestration qui anticipe parfois celle de Berlioz.

Rare au concert comme au disque, après les enregistrements (non disponibles) de Helmuth Rilling en 1999, de Hans Adolf Zöbeley à Munich, la référence était celle du plus ardent défenseur de l’œuvre de Cherubini, Riccardo Muti, avec le chœur et l’orchestre de la Bayerische Rundfunk , la même année que la prise que nous écoutons. Fondateur du Kammerchor Stuttgart, puis de la Klassische Philharmonie, un des pionniers de l’interprétation historiquement informée, Frieder Bernius, inlassablement, élargit le répertoire de ses ensembles, de Monteverdi à Reger et Schönberg.  Aucun de ses nombreux enregistrements ne laisse indifférent.

Celui-ci vaut pour sa clarté, sa puissance, sa dynamique comme la plénitude et la ferveur, sans pathos ajouté. Une direction claire, exigeante, la tension du concert public suscitent un engagement constant de chacun. Les chœurs se situent à leur meilleur niveau, n’étaient quelques aigus forcés des sopranos, dans le Kyrie et dans le Qui tollis, et une prononciation qui estompe les consonnes. Ils sont réactifs, précis et puissants. La construction des passages contrapuntiques demeure toujours lisible. L’orchestre se montre vigoureux, nerveux, ductile, recueilli. Des solistes, qui, depuis, ont confirmé leurs qualités au travers d’une belle carrière, on retiendra tout particulièrement Christoph Genz et Thomas Bauer. La soprano, Ruth Ziesak, est honorable, comme Iris-Anna Deckert et Christa Mayer, toutes trois familières du répertoire religieux, encore que cette dernière, attachée au Semperoper de Dresde, chante les grands rôles de sa tessiture. Robert Buckland, maintenant membre de Vox Luminis, s’ajoute, comme Iris-Anna Deckert, au merveilleux Et incarnatus. Vocalement, c’est le sommet de l’ouvrage, la page la plus développée aussi. Introduit par les bois, le trio des femmes (Ex Maria Virgine) opposé à celui des hommes (Et homo factus est) justifierait à lui seul l’écoute de cette œuvre exceptionnelle. Malgré son ampleur, la variété des couleurs, des expressions, l’illustration la plus fidèle comme la plus renouvelée du texte liturgique captivent l’attention. Sans énumérer chacune des pages, le flamboyant Gloria opposé à la suavité du Gratias, confié aux solistes, sans l’alto, le Crucifixus énoncé recto-tono par le chœur accompagné des cordes en sourdine, les fanfares du Et resurrexit… l’expression est toujours juste, lyrique sans relever du théâtre.

Un enregistrement de qualité qui, sans remplacer celui de Riccardo Muti, contribuera à faire connaître et aimer cette œuvre magistrale.

 

 

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