Spyres frappe encore

Mitridate, re di Ponto

Par Clément Demeure | mer 17 Novembre 2021 | Imprimer

Dans le numéro de l’Avant-scène opéra consacré à Mitridate, Pierre Flinois conclut sa vidéographie en appelant de ses vœux la « version discographique indiscutable que nous doit Minkowski ». Il écrivait en 2011, et le chef français avait donné à Salzbourg deux ans plus tôt une interprétation marquante de l’opera seria du jeune Mozart, immortalisée en DVD. Dix ans plus tard, à la faveur de la pandémie, la tournée de Mitridate s’est muée en session d’enregistrement, permettant à Minkowski de fixer sa version au disque.

S’agit-il alors de la référence « indiscutable » espérée ? Longtemps méprisé, cet opéra d’un génie de quatorze ans, composé pour Milan en 1770, a mis trois siècles avant de progressivement retrouver le chemin des théâtres. Avec de grands noms, tant Mozart est choyé des interprètes : divines Edda Moser et Arleen Auger à Salzbourg 1971, puis encore Auger, Gruberova et Baltsa pour la première intégrale au disque en 1977. Mais il fallait alors composer avec la baguette lourde de Leopold Hager. D’autres versions plus respectueuses du style et plus vivantes ont lentement émergé, en vidéo d’abord (Harnoncourt évidemment, mais aussi Daniel à Londres et Guschlbauer à Lyon), avant l’intégrale studio de Decca en 1999. Ce beau coffret faisait figure de référence jusqu’à aujourd’hui, ce qui ne veut pas dire qu’il était parfait : le Mozart apollinien et élégant de Rousset pêchait parfois par sa régularité peu théâtrale. En revanche, il rendait l’opera seria à un style idoine, la partition était intégrale, et puis il y avait Dessay, Sabbatini, Piau et surtout une Bartoli indépassable.

Fidèle à lui-même, Marc Minkowski se montre plus dyonisiaque. Accompagné par des Musiciens du Louvres vrombissants, il combine son charpenté et articulation impeccable. Le chiaroscuro, clair-obscur tant recherché par Mozart, n’est pas négligé, avec de vraies suspensions – reprise pianissimo typique du chef dans « Se di lauri » – qui se refusent toute concession à la joliesse et restent inscrites dans le tumulte du drame. Quand il va vite, Minkowski est toujours plus preste que les autres et lui-même, et nous avons le sentiment qu’il trouvait un meilleur équilibre dynamique en 2009, où par exemple « Già di pietà mi spoglio », plus étiré, était d’une tension saisissante. Cinglante, son interprétation engloutit les trois actes à une vitesse déroutante. Il faut dire que les ciseaux ont fait leur ouvrage : deux airs ont disparu, un autre a été déplacé, et les récitatifs ont été notablement rognés. Coupes parfois trop gourmandes, qui vident du peu de leur substance les personnages secondaires, privent certaines transitions de leur sens et, surtout, ne conservent des dernières scènes (III-10, 11 et 12) qu’un collage des récitatifs accompagnés de Mitridate mourant, supprimant totalement les interventions d’Aspasia, Sifare et Ismene pourtant nécessaires pour expliquer le dénouement avant le quintette final.

Malgré la rapidité, malgré les coupures, la richesse et l’animation constante de cette lecture sautent aux oreilles au fur et à mesure des réécoutes : Minkowski, dont le Lucio Silla a exalté Salzbourg et Milan, demeure un grand chef d’opera seria.

Il n’y a pas de doute qu’Erato a aussi voulu conserver un témoignage discographique du meilleur Mitridate du moment. Dans un de ses rôles fétiches, Michael Spyres domine sans mal une distribution de haut niveau, et s’impose d’emblée comme le meilleur interprète du roi. Pourtant, Ford, Sabbatini ou encore Blake s’étaient tirés avec divers bonheurs des cinq airs crucifiants du roi. Certains avaient même l’aigu plus percutant que Spyres, mais aucun n’a ainsi conjugué parfait belcanto et sens du verbe. Car au-delà d’une exceptionnelle adéquation de moyens propice à l’exploit – fulmination du suraigu jusqu’aux abîmes entrouverts du grave, legato déroulé sur plus de 20 secondes, sauts acrobatiques, divisions et trilles –, le (bary)ténor a une manière unique de modeler et projeter le texte qui brosse un portrait du souverain plein de nuances et de relief. Le confort du studio permet d’éviter les accidents liés aux prises de risque d’un chanteur casse-cou (les variations !) ainsi que la fatigue perceptible sur le vif. Ici, oui, parlons de référence.

Farnace est le contre-ténor Paul-Antoine Bénos-Djian, remarqué notamment chez Stradella où sa sensibilité a fait mouche. Dans ce rôle de contralto emblématique, il offre une couleur prenante à laquelle ne manque qu’un extrême grave mieux connecté. Le relatif déficit en termes d’impact vocal pur est largement compensé par l’engagement et l’incisivité, notamment par rapport à Brian Asawa : son Farnace glace dans « Va, l’error mio palesa », et émeut dans l’air du repentir.

Elsa Dreisig est le prince vertueux Sifare. L’étendue et la virtuosité du rôle sont assumés, ce qui est déjà considérable. Pourtant, trop monochrome, trop peu nuancé, ce tendre Sifare reste assez impersonnel. Murray, Bartoli ou même Persson (précédent Sifare de Minkowski) rendaient mieux les frémissements du personnage, notamment dans le sublime air du II.

Il a aussi le défaut d’être trop proche de timbre de la prima donna Aspasia. Julie Fuchs a néanmoins plus de spontanéité, de couleurs et de mordant. Les redoutables agilités de la princesse sont rendues avec flamboyance (excitante reprise de l’air d’entrée) et les passages plus graves ne lui posent pas de problème. C’est hébétée que la soprano traverse les brumes fantomatiques savamment distillées par le chef dans « Pallid’ombre ». Sans détrôner les nombreuses grandes Aspasia, la Française tient son rang avec dignité.

Peu de mots suffisent à Sabine Devieilhe pour donner chair à son personnage, et ça tombe bien : déjà effacée dans l’œuvre intégrale, Ismene est ici plus discrète encore en raison des coupes dans les récitatifs et de la disparition de son troisième air « Tu sai per chi m’accese », remplacé au début du III par « Sò quanto a te dispiace ». C’est gracieux, c’est élégant, le charme opère.

Moins tout d’une pièce que Florez – ce qui collait assez à Marzio –, Cyrille Dubois se montre au moins aussi véloce dans son unique air. Programmée en Quickly à Bordeaux, Adriana Bignagni Lesca (remarquée au concert Unisson) semble parfois avoir du mal à plier son mezzo-soprano ample et sombre aux récitatifs et à son air assez aigu, mais elle confère au gouverneur Arbate une autorité qu’il n’a pas souvent. On voudra assurément la réentendre dans le répertoire du siècle suivant.

Aucune version n’avait jusqu’à présent atteint un tel équilibre global entre le plateau vocal et la qualité de la direction, entre l’intensité dramatique et la pure performance vocale. Un Mitridate à posséder et qui n’empêchera pas d’admirer les autres performances individuelles mémorables dont le disque et la vidéo ont gardé la trace.

 

 

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