La voix retrouvée

Natalie Dessay - À l’opéra

Par Thierry Verger | jeu 25 Mars 2021 | Imprimer

Proposer aux amoureux de Natalie Dessay et aux autres une compilation de ses rôles à l'opéra, après toutes ces années de silence, c’est comme rouvrir une malle au trésor qu’on aurait négligée et presque oubliée dans un coin de la maison. On s’en approche avec gourmandise mais aussi quelque appréhension, et puis on soulève le couvercle, et on laisse en soi remonter les souvenirs. Oui, au fait, qu’allons-nous y retrouver ? Y aura-t-il telle pièce du trésor dont on se souvient maintenant et qui avait tant ému ? Ne va-t-on pas aussi re-découvrir cette autre que la mémoire avait effacée ? Y retrouvera-t-on les émotions d’antan, les impressions furtives liées à des expériences inoubliées ?

Warner Classics nous livre non pas une mais deux malles au trésor, une grande et une petite : deux compilations sont proposées ; l’une, quasi exhaustive des enregistrements CD et DVD de Natalie Dessay (33 CD avec récitals et opéras complets et 19 DVD de représentations) et, pour l’autre, celle qui nous intéresse aujourd’hui, un digest de l’art de Natalie Dessay « A l’opéra » en 3 CD.

Cela fait aujourd’hui huit années que Dessay a profité d’un dernier Massenet de province pour quitter subrepticement la scène de l’opéra, huit ans qu’elle nous manque, huit ans que nous conjecturons vainement sur l’évolution qu’aurait suivie sa voix, sa voix d’opéra s'entend, la seule, la vraie. Car, inévitablement, cette voix se serait déplacée, mais dans quel sens et jusqu’où ? L'artiste aurait-elle tenté d’autres Mozart, aurions-nous eu droit à un Rossini, serait-elle allée plus loin dans Haendel ? Aurait-elle eu le courage de s’écharper avec le rôle de Lulu ? Et cette « Liebestod », qu’elle a entre-temps livrée en concert avec Philippe Cassard, aurait-elle pu donner le goût de la tragédie à l’ineffable comédienne qu’elle fut toujours ? Mais cessons de nous torturer et profitons de l’instant.

Voici trois disques qui nous disent une seule et même chose : que cette justesse, cette fluidité, cette pureté, cette facilité, ce souffle (et nous pourrions poursuivre ainsi l’énumération de ses qualités) sont la somme d’incalculables heures de travail, heures passées à répéter, refaire et qui auront fini par lui peser. Tout cela qui nous semble si facile est, on le ressent, l’aboutissement de tant de moments passés à façonner les rôles, les comprendre, les construire, les habiter, leur donner une vision  propre (Königin der Nacht, Lucia).

Voici trois disques qui couvrent quatorze années de studio : l’opéra français d’abord avec, au côté des incontournables Contes d’Hoffmann ou Lakmé (où elle opte encore pour le « r » roulé, ce qu’elle ne referait plus aujourd’hui), des pépites (Le Pardon de Ploërmel avec une « Ombre légère » qui s’envole aux cieux ou encore L’Enfant et les sortilèges qui nous brûle d’une flamme cinglante) et ces rôles emblématiques, qu’elle a marquée d’une encre pure : la scène de la folie d’Ophélie (Hamlet) ou cette Manon enfin libérée d’atours encombrants.

Puis l’opéra italien ou plutôt trois des quatre grands (Rossini restera donc aux abonnés absents). Nous restent une Traviata presque trop facile (quelles grâce et promptitude dans le contre mi- bémol) et finalement inaccessible, une Lucia qui restera peut-être le rôle non pas le plus abouti (lequel ne l’est pas ?) mais qui lui a permis un engagement à peu d’autres pareil ; et puis les Bellini (Amina, Elvira, Giulietta) les rôles qui compteront dans son répertoire belcantiste.

Un troisième volet rassemble de façon moins ordonnée les opéras en langues allemande, russe (Le Rossignol) et américaine (Candide). Ce CD s’ouvre sur cette reine de la Nuit de Garnier qu’elle aura entièrement redimensionnée et, en miroir, une Pamina extatique. Sa Cléopâtre virtuose nous fait regretter que le répertoire haendélien qu’elle a pourtant investi se retrouve si peu représenté ici (on aurait aimé retrouvé sa Morgana d'Alcina).

Si l’on veut être le plus juste possible, on émettra une réserve sur le « Mir ist die Ehre widerfahren » de Sophie, où médiums et graves sont moins habités et pour le dire pas assez viennois.

On referme avec difficulté cette petite malle, tout empreint de la gratitude de qui fut comblé par une artiste unique.

 

 

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