Pas besoin de remaniement

Tamerlano

Par Christophe Schuwey | lun 07 Avril 2014 | Imprimer
 
Plutôt rare jusque-là, Tamerlano avait été propulsé sous le feu des projecteurs en 2008 : Placido Domingo prenait le pari d’y chanter Bajazet, et avait conquis un public qui ne s’attendait pas à le trouver aussi convaincant dans le répertoire baroque. Peu repris depuis lors par les grandes maisons d’opéra, ce chef-d’œuvre de Händel retrouve le chemin du public grâce à une nouvelle intégrale au casting flamboyant, et doublée d’une tournée qui passera notamment par Versailles, Cologne et Hambourg. Pareille entreprise rend l’auditeur exigeant : le résultat est-il à la hauteur des moyens mis en œuvre ?

Le premier coup de baguette de Riccardo Minasi chasse d’emblée bien des doutes : il y a un véritable drame qui se noue, et ce, dès l’ouverture. Soignant la ligne tout en gardant l’effet percutant des accords, le chef épouse avec un véritable brio la rhétorique haendelienne. Chaque intervention d’un instrument, chaque phrase musicale sont autant de prises de parole dans l’immense et grandiose dialogue que constitue cette partition. L’orchestre Il Pomo d’oro sait en un clin d’œil se faire interlocuteur puis commentateur, et circule entre ces rôles avec une précision qui révèle les reliefs d’une musique nécessitant une attention soutenue. Ajoutons à cela une maîtrise parfaite des enchaînements entre les récitatifs et les airs, et l’on obtient la recette d’une action qui ne s’essouffle jamais.

Pareil écrin ne peut que servir les chanteurs, qui se mettent chacun pleinement au service de cet opéra, tant par le chant en lui-même, que dans la caractérisation de leur personnage. Honneur aux princesses : on aimerait pouvoir entendre au disque Ruxandra Donose dans d’autres grands rôles haendeliens ; en attendant, la chaleur de la voix, la richesse de l’instrument charme, émeut, et particulièrement dans « Par che mi nasca in seno » - peut-être qu’un peu plus de fragilité, parfois, ajouterait une dimension supplémentaire à l’interprétation. Karina Gauvin, familière des intégrales Haendel, sait être aussi resplendissante qu’élégiaque. Assoiffée de dire, elle est confondante de maîtrise dans chacun de ses airs, et construit d’immenses crescendos émotionnels, comme dans son « Deh lasciatemi ». Les quelques duretés occasionnelles n’en sont pas : il ne s’agit que de théâtre.

Pavel Kudinov sert Leone avec un instrument splendide, et l’on ne peut que goûter cette voix riche et autoritaire, mais on aurait pu souhaiter un peu plus de subtilité çà et là. Sans surprise, c’est un pur bonheur que de découvrir John Mark Ainsley interpréter Bajazet. Outre l’élégance et l’intelligence dont il est coutumier, il paraît ici particulièrement inspiré : sa palette expressive le mène à varier l’intention même des da capo et à nous les faire vivre comme la suite de l’air, plutôt que comme une reprise. Les vocalises, quant à elles, semblent toutes porteuses de sens, sans jamais qu’elles ne sacrifient à la beauté. Enfin, son suicide est un kaléidoscope hallucinatoire d’intentions et de couleurs. Une seule réserve : le roi semble fragile, et paraît s’abandonner à la mort dès le début de l’opéra – est-ce vraiment là le comportement d’un Bajazet ? Question de point de vue, et de goût…

Enfin, deux magnifiques contreténors brillent au firmament de cet enregistrement. Max Emanuel Cenčić, d’abord, qui outre sa compréhension profonde de la partition, possède ces inflexions inimitables. Mêlées à un instrument toujours aussi beau et équilibré, elles composent un personnage unique et emmène l’auditeur au cœur même de l’émotion. Xavier Sabata, ensuite, que l’on attendait évidemment dans le rôle de Tamerlano après l'aperçu proposé dans son récital Bad guys, et qui ne déçoit pas. On ne présente plus les qualités de sa voix, on remarquera en revanche qu’il traverse avec une délicieuse aisance le dangereux « A dispotto d’un volto ingrato ». De tous les personnages, c’est en outre celui qui se permet le plus d’effets théâtraux : les dents se serrent de colère, Tamerlano fulmine, pour notre plus grand plaisir.

Bien que le champ discographique soit moins concurrentiel que pour d’autres opéras de Haendel, il s’agit là sans conteste d’un Tamerlano de référence, profond, équilibré et enlevé. Souhaitons seulement que ce bel enregistrement soit une invitation pour d’autres chefs à aborder ce chef-d’œuvre : il y a beaucoup, encore, à en dire.

 

 

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