L'expressionniste concret

Poèmes d'un jour

Par Laurent Bury | mer 27 Mars 2019 | Imprimer

Loin, très loin de l’univers feutré et compassé des salons, Stéphane Degout nous entraîne sur des sentiers où la mélodie et le lied prennent tout à coup des proportions opératiques. Le procédé surprend toujours un peu lorsqu’il s’applique aux compositeurs français : l’idée de faire un sort à chaque mot n’est pas nouvelle, mais elle a peut-être surtout connu des adeptes dans le monde germanophone. Qu’aurait pensé Roland Barthes de ce Fauré expressionniste ? Quels commentaires lui auraient inspirés les voyelles très ouvertes, très nasales parfois, de Stéphane Degout ? Y aurait-il dénoncé une tendance à surjouer le texte, à rendre par trop concret un genre qui selon lui devait rester avant tout abstrait ? Peut-être faut-il au contraire se réjouir de ce vent qui, même s’il est un peu violent, balaye toutes les toiles d’araignée dont la mélodie française pourrait encore paraître couverte, par endroits ? Surtout chez le jeune Fauré des Poèmes d’un jour, composés en 1878, cet emportement paraîtra acceptable. « Automne » date de la même année, et « Aurore » n’est postérieur que de quelques années. Bien sûr, un Gérard Souzay n’éprouvait nul besoin d’y déployer une fougue aussi ostentatoire dans « Toujours », mais chaque artiste est libre de s’approprier les œuvres à sa manière, tant qu’il ne les dénature pas.

Cette manière – ce maniérisme ? – surprend un peu moins dès que le programme délaisse les rivages français. Passé les dix premières minutes, Brahms et Schumann règnent en maîtres. D’une part, et même chez Fauré, l’expressionnisme n’est pas uniformément de mise : Stéphane Degout est tout aussi capable de faire preuve de retenue et de douceur quand le poème à chanter lui semble l’exiger. D’autre part, faire sonner certains lieder de Schumann comme s’ils appartenaient à une époque plus proche de la nôtre, comme s’ils avaient été écrits par Mahler, voilà qui apporte un éclairage intéressant sur un compositeur déjà hors normes en son temps. Quant à Brahms, ce traitement a aussi pour avantage de réveiller le bel endormi, en soulignant son originalité.

Pour Schumann, c’est sinon un cycle, du moins un recueil entier qui a été retenu : les Douze poèmes opus 35, également appelés Kerner-Lieder puisque un seul auteur y est présent, Justinus Kerner, défendu et illustré par un compositeur de 30 ans, l’année de son mariage avec Clara Wieck. (Au passage, un regret : le label B Records a choisi de ne jamais reproduire le texte des lieder, ni leur traduction ; tout cela se trouve sur Internet, bien sûr.) La souffrance est le thème dominant dans la plupart des douze textes, et le baryton n’a pas à forcer le trait pour jouer les écorchés vifs et exhiber une douleur extravertie. Il n’hésite pas à recourir au falsetto, par exemple dans « Stirb, Lieb’ und Freud’ ».

Pour Brahms, il s’agit au contraire d’une sélection couvrant le dernier quart de siècle de la carrière du compositeur, de 1864 à 1888, soit essentiellement des lieder postérieurs au Requiem allemand, écrits une fois Brahms installé définitivement à Vienne. Dans ce florilège, on trouvera une large variété d’humeurs, du triste « Feldeinsamkeit » au sautillant « Willst du das ich geh ? ». Dans ce parcours, Stéphane Degout est parfaitement secondé par le pianiste Simon Lepper, toujours attentif mais jamais effacé. On précisera qu’il s’agit là d’un enregistrement réalisé en public à Paris, réalisé au cours d’une tournée ayant compté plusieurs étapes en France et à l’étranger.

 

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