De l'abject et du sublime

Robert le Diable

Par Tancrède Lahary | sam 15 Octobre 2022 | Imprimer

Un an après son triomphe à Bordeaux, le Robert le Diable du Palazetto Bru Zane nous revient sous la forme d’un somptueux et luxueux livre-CD, comme à l’accoutumée pour le centre de musique romantique française.

L’enregistrement, puisé dans un ensemble de représentations données du 20 au 27 septembre 2021, propose pour notre plus grand bonheur une version quasi-intégrale de l’œuvre (3h37 !). La direction de Marc Minkowski restitue avec succès tout le grandiose de cet opus hors norme. Le chef en fait une fresque épique, magistrale, donnant à voir la lutte sempiternelle entre le bien et le mal, entre la raison et la damnation, entre l’abject et le sublime. L'Orchestre national de Bordeaux Aquitaine montre les muscles dès que nécessaire et sait déployer tous les contrastes imprimés par le directeur musical. Ce dernier ne sacrifie en rien à l’émotion : on relèvera sa direction particulièrement intimiste de la cavatine « Robert, toi que j’aime » au tempo singulièrement lent. Qu'il s'agisse de ses Bacchanales, ou encore des « Séduction par le jeu » et « séduction par l’amour », les interprétations du chef nous conduisent tout droit vers le style typique de l’époque. Le Chœur de l'Opéra national de Bordeaux démontre tout son savoir-faire, notamment dans un « Accourez au devant d'elles » parfaitement exécuté.

Le plateau vocal contribue à faire de cet enregistrement une référence pour la suite. John Osborn campe le héros romantique par excellence. Puissante lorsque Robert doit se faire valeureux, la voix sait se montrer lumineuse et pleine de douceur, à grand renfort de pianissimi lors de « Ah ! qu’elle est belle ! ». La part d’ombre du personnage est également perceptible. Erin Morley impressionne par sa maîtrise de la partition. La densité de son soprano, son agilité, notamment dans l’aigu final de « Robert, toi que j’aime » lui permettent d’incarner une Isabelle à la fois bouleversante et résiliente. Le couple Osborn-Morley fonctionne avec brio, dans une alchimie particulièrement palpable lors de leur déchirant duo « Grand Dieu, toi qui vois mes alarmes ».

Amina Edris met toute son élégance au service d’une superbe Alice. Sa voix sait toujours atteindre l’équilibre entre un volume chaleureux, généreux et une finesse subtile, particulièrement dans « Va, dit-elle, mon enfant » qui laisse l’auditeur sidéré par sa maîtrise de la retenue au grand raffinement. À l’opposé de ce spectre angélique, Nicolas Courjal convoque toute la noirceur escomptée pour le diabolique Bertram. Son « Nonnes qui reposez » fait résonner une voix caverneuse où l'intention dramatique se niche derrière chaque syllabe. Tout n’est que montée en puissance : l’auditeur finit par frissonner ! Nico Darmanin est convaincant en Raimbaut et nous gratifie d'une énergie sautillante de troubadour, particulièrement lors de sa ballade « Jadis régnait en Normandie ».

Le Palazetto Bru Zane offre un très bel écrin à ce bel enregistrement. Outre le synopsis et le livret, deux articles de Robert Ignatius Letellier (Meyerbeer et Robert le Diable) et Pierre Sérié (Une œuvre d’art totale ? La part du visuel dans Robert le Diable) permettent d’éclairer le contexte historique de création de l’œuvre, à la fois ses conditions d’élaboration, ses influences et les ambitions de son compositeur, mais aussi le dispositif scénique retenu pour la mise en scène de l’époque – et tout le mystère qui l’entoure. L’article de Letellier revient également sur l’esthétique de cet opéra, les formes et figures littéraires convoquées par le livret, ainsi que sur la réception de l'œuvre, tant jouée jusqu’à la Première Guerre mondiale, et peu à peu tombée dans l’oubli.

 

 

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