Une fourberie inédite de Scapin

Scherz, List und Rache

Par Marcel Quillévéré | lun 16 Novembre 2020 | Imprimer

Une découverte étonnante, qui intéressera  surtout les mélomanes germanophiles : en l’occurrence, un opéra bouffe que l’on doit à Goethe et à son ami d’adolescence, à Francfort,  le compositeur Philipp Christoph Kayser (1755-1823). Goethe réside à l’époque à Weimar où il est l’invité de la Duchesse de Saxe depuis 1776. Passionné de théâtre, il participe régulièrement à la réalisation des divertissements de la cour, en général des mascarades, des ballets pantomimes et des intermèdes lyriques, représentés souvent en plein air, et auxquels participent les membres de la cour et leurs serviteurs. Goethe rêve souvent à l’Italie et c’est peu avant son escapade dans ce pays qu’il commence à écrire une pantalonnade inspirée de la Commedia dell’arte. Il confie la musique à son ami Kayser qu’il fait venir à Rome, en 1787, pour mettre au point la version définitive. Il s’agit d’un opéra bouffe intitulé Scherz, List und Rache (Farce, Ruse et Revanche) qui conte une énième fourberie de Scapin, acoquiné, cette fois, avec son épouse Scapine (sic !) pour récupérer un héritage qui aurait dû leur revenir (un médecin sans scrupules ayant convaincu leur tante de les déshériter en sa faveur). Hélas, à leur retour, la création à Weimar est un four retentissant. On se demande même comment cette œuvre de quatre heures a pu être représentée à la cour car elle requiert un orchestre relativement important et des chanteurs chevronnés. Goethe a d’ailleurs reconnu par la suite qu’il s’était fourvoyé.

L’œuvre est alors tombée dans l’oubli jusqu’à ce que le chef d’orchestre Hermann Dechant découvre le manuscrit à la bibliothèque de Zurich en 1983 et réalise un arrangement pour petit ensemble orchestral. Les années passent et Werner Ehrhardt, directeur musical de l’orchestre allemand L’Arte del Mondo, spécialisé dans la musique ancienne et baroque, se penche à son tour sur cet opéra et en réalise une version très élaguée, de deux heures, qui est mise en espace en 2019 à Leverkusen (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), les chanteurs jouant en avant-scène, devant l’orchestre. L’enregistrement a été effectué lors de ces représentations. Force est de reconnaître, hélas, que, même écourtée, l’œuvre paraît bien ennuyeuse durant les deux premiers actes. A part les airs de Scapine, presque mozartiens, il faut subir de longs tunnels, les airs étant entrecoupés de récitatifs fastidieux, avant d’arriver aux actes III et IV où la musique et le livret sont enfin mieux inspirés. C’est le continuo exceptionnel du pianoforte de Massimiliano Toni qui lève le rideau. On suit alors avec plaisir l’ultime fourberie de Scapin, notamment quand il accuse le  docteur d’avoir empoisonné Scapine à l’arsenic. Beau stratagème des deux lurons pour faire chanter le docteur et lui soutirer la somme de l’héritage. La scène, où elle feint l’agonie et voit dans le médecin le Cerbère de l’Enfer, est hilarante et superbe musicalement. L’orchestre l’Arte del Mondo est remarquable et s’intègre totalement à l’action, souvent avec espièglerie, grâce à des solistes de haut vol, notamment les bois. Leur chef Werner Ehrhardt donne du nerf et du piquant à la partition de Kayser. Les chanteurs sont tous excellents : le ténor Cornel Frey (issu de l’Opéra-Studio de Zurich) négocie avec brio la tessiture  du rôle de Scapin, redoutable dans l’aigu et dans le grave. Le jeune baryton Florian Götz campe un Docteur bouffe à souhait. Quant à la soprano Annika Boos, elle se joue avec virtuosité de toutes les tessitures et coloratures de ce rôle écrasant. Un bémol cependant : le livret n’est disponible qu’en allemand et en anglais.

 

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