Indigente opulence

Sonya Yoncheva, Handel

Par Bernard Schreuders | mer 08 Mars 2017 | Imprimer

« Pour Sonya Yoncheva, la force des héroïnes haendéliennes ne réside pas seulement en leur ambition, peut-on lire dans le livret qui accompagne son deuxième album. « Personnages historiques ou mythologiques, magiciennes ou reines, ce sont des personnalités complexes qui acceptent leur fragilité pour émerger plus fortes ». Si seulement, au lieu de se payer de mots, elle s’appropriait les riches affects qui travaillent Cléopâtre, Agrippine, Alcina, Rodelinda ou Theodora... La composition du programme, mal ficelé et limité aux sentiers (re) battus, n’augurait déjà rien de bon et nous serions tenté de croire que la chanteuse était livrée à elle-même au moment des choix. Dirigeant du clavecin un orchestre lilliputien, Alessandro De Marchi semble comme tétanisé à l’idée de bousculer la soliste ou de lui porter ombrage et livre un accompagnement terriblement convenu et d'une navrante platitude. Mais à défaut de chef, un directeur artistique digne de ce nom aurait certainement dissuadé Sonya Yoncheva d’ouvrir son récital en enchaînant des pages aussi denses, longues et exigeantes que « Se pietà » et « Ah, mio cor, schernito sei ! ».

Après un lamento de Cléopâtre impersonnel, à la beauté lisse et glacée, à l’image du portrait qui orne la pochette du disque, la grande scène de désespoir d’Alcina se trouve, d’entrée de jeu, plombée par un chant trop uniment éclatant et pauvre en nuances qui escamote la progression dramatique. Quelques effets maladroitement plaqués dans la reprise ne suffisent pas à construire une interprétation. En outre, de menus défauts, ici une articulation floue, des consonnes avalées (« perché »), là une contre-note stridente confirme le manque de préparation de l’artiste. L'écriture de Theodora s’avère moins propice à l’étalage des moyens et Sonya Yoncheva trouve le ton juste pour aborder « With darkness deep, as is my woe », mais si l’extraordinaire « Pensieri, voi mi tormentate ! » d’Agrippina exalte la splendeur de l’instrument et la souplesse retrouvée de l’émission, superbement dosée, l’interprète peine toujours à s'exprimer à la première personne. L’irruption joyeuse de Morgana (« Tornami a vagheggiar ») en viendrait presque à nous soulager, elle nous distrait en tout cas de ces rendez-vous manqués avec le théâtre en nous permettant d’apprécier l’agilité intacte d’une voix qui s’est considérablement élargie et que Sonya Yoncheva a la sagesse de ne pas aventurer dans le suraigu.

Par ailleurs, à quoi bon s’offrir le luxueux concours de Karine Deshayes si c’est pour survoler d’un pas pressé « Io t’abraccio » (expédié en 5’36) et rester à la surface des mots comme des notes de « To thee, thou glorious son of Worth » (Theodora) ? Impossible de ne se pas se remémorer l’extase mystique de David Daniels et Dawn Upshaw ou même les entrelacs sensuels de Karine Gauvin et Marie-Nicole Lemieux ; et c’est bien sûr là que le bât blesse : de ces pages archi connues, nous possédons déjà des gravures autrement abouties, sinon des versions de référence qui nous ont transporté et la comparaison, inévitable, surexpose la désinvolture avec laquelle Sonya Yoncheva les aborde à son tour. Celles et ceux qui ne connaissent le soprano bulgare qu’au travers de ses Gilda, Lucia ou Violetta et ne l’ont pas vu éclore dans le Jardin des Voix ni se frotter ensuite à Cléopâtre, à Poppée (celle de Monteverdi comme celle de Haendel), ceux-là nous trouveront sans doute bien sévère. Sonya Yoncheva se doit et nous doit une revanche. Elle passera peut-être par Alcina, qu’elle aurait déjà dû incarner en 2014, mais qui tire profit de la maturité de ses titulaires. Loin des studios où elle aussi enregistra un récital assez décevant, Renée Fleming avait fait des débuts remarqués chez Haendel dans le rôle de la magicienne en lui conférant une gravité inédite. 

 

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