Sans doigts mais pas sans voix

Stille und Nacht

Par Laurent Bury | jeu 21 Décembre 2017 | Imprimer

Oh, des récitals de mélodie sur le thème de la nuit, ce n’est pas la première fois qu’on nous en propose. Ces dernières années, le thème a été traité par plusieurs jeunes chanteurs : Isabelle Druet en 2011, Rupert Charlesworth en 2015, par exemple. Et voici qu’il en arrive un de plus, intitulé Stille und Nacht, donc en allemand exclusivement. Pourtant, celui-ci peut revendiquer sa petite part d’authenticité : tout est parti du fameux « Stille Nacht », devenu dans toutes les langues une des incontournables scies de Noël, mais c’est à Mariapfarr, près de Salzbourg, que le poème fut écrit par Joseph Mohren en 1816, avant d’être mis en musique deux ans plus tard par Franz Xaver Gruber. Or Rafael Fingerlos a grandi à Mariapfarr. Il n’en fallait pas plus pour que le silence et la nuit servent de fil directeur au programme de ce disque (qui n’est d’ailleurs pas son premier, on y reviendra).

Pour un baryton allemand, difficile de ne pas construire en partie sa carrière sur le lied. Certes, l’exemple des grands anciens et des grands contemporains a de quoi intimider un jeune artiste. Même si on le voit régulièrement sur les scènes d’opéra (Moralès à Bregenz l’an dernier et l’été prochain, Figaro du Barbier à Vienne, Papageno à Dresde…), Rafael Fingerlos a choisi de relever le défi, et il n’a pas eu tort. Tout juste trentenaire, comme son physique très juvénile ne le laisserait pas forcément deviner, ce baryton allemand frappe d’emblée par la maturité de sa voix, au bon sens du terme, par la fermeté de son articulation et par l’absence de tout maniérisme. Le grave est solide, le médium charnu et l’aigu aisé, mais ce n’est sans doute pas sur ce plan que se situent les principales exigences du lied. En matière de diction, de nuances, d’intelligence du texte, le baryton présente déjà de grandes qualités qui ne pourront que s’épanouir.

Et la composition de son programme séduit d’emblée par son originalité, qui ne craint pas de s’aventurer dans les sentiers les moins rebattus, sans omettre pour autant quelques quasi-tubes. « An die Musik » fait évidemment partie de ces derniers, sans parler du « Stille Nacht » susmentionné, mais qu’il est bien agréable d’entendre dans sa version pour deux voix d’hommes et accompagnée à la guitare. Les plages s’enchaînent non pas par blocs successifs (tous les Schubert, tous les Schumann, etc.), mais en vertu de correspondances subtiles d’un texte à l’autre. Et malgré le sujet, jamais la somnolence ne guette, tant les ambiances sont variées. Chronologiquement, le plus récent des compositeurs convoqués, mais pas toujours le plus intéressant, hélas, est ce Robert Fürstenthal (1920-2016) auquel Rafael Fingerlos vient en janvier dernier de consacrer un enregistrement monographique chez Toccata Classics avec, déjà, l’excellent pianiste Sascha El Mouissi qui est, lui, très loin d’être « sans doigts » (le lecteur pardonnera-t-il cet exécrable calembour sur le sens du nom Fingerlos ?). Parmi les raretés, signalons les quatre lieder religieux de Peter Cornelius, à peine connu comme auteur du Barbier de Bagdad, ou les compositions de Carl Bohm  (1844-1920) et de Rudolf Polsterer (1879-1945). Enfin, comme on le disait, l’oreille est aussi flattée par la réussite de pages beaucoup plus connues : superbes Brahms, magnifique « Allerseelen » de Strauss…

 

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