Le Berio-Blues

Symphonies 3 & 4, B Flat

Par Laurent Bury | jeu 09 Mai 2019 | Imprimer

La soprano Heather Harper vient de décéder il y a quelques semaines. L’histoire a retenu ses incarnations britteniennes, Ellen Orford dans Peter Grimes aux côtés de Jon Vickers, Helena du Midsummer Night’s Dream, le rôle de ses débuts à Covent Garden, ou encore sa participation à la création mondiale du War Requiem pour lequel elle avait remplacée in extremis Galina Vichnevskaïa. Mais dans l’après-guerre, une chanteuse britannique prête à interpréter la musique de ses compatriotes vivants pouvait difficilement ne pas être confrontée au grand rival de Britten, ce Michael Tippett que la France ne se décide toujours pas à écouter de plus près. De Tippett, Heather Harper créa l’opéra The Ice Break en 1977, et enregistra le rôle d’Hécube dans King Priam en 1980. Cette collaboration avait démarré dès 1972, lorsqu’elle avait été la soprano solo de la Troisième Symphonie de Tippett, sous la direction de Colin Davis à la tête du London Symphony Orchestra ; un enregistrement avait suivi chez Philips en 1973. Par la suite, le label Chandos y était allé à son tour de son intégrale des quatre symphonies du compositeur, sous la direction de Richard Hickox. Et voici que le BBC Scottish Symphony Orchestra en propose une nouvelle version discographique, parue chez Hyperion (les deux premières symphonies avaient été publiées en 2018). En complément de programme, on trouvera ici un inédit au disque, une Symphonie en si bémol composée et révisée dans les années 1930, pièce encore très classique qui permet de mesurer tout le chemin parcouru par le compositeur alors âgé d’une vingtaine d'années.

Des quatre symphonies de Tippett, la troisième est probablement la plus audacieuse, où l’on sent passer le souffle d’une certaine modernité continentale, perceptible dès les premières mesures, notamment dans l’usage des percussions. Surtout, dans la deuxième moitié de l’œuvre, juste avant l’entrée de la soprano, on trouve une citation facétieuse, alla Luciano Berio : tout à coup, clairement reconnaissable car citée note pour note, est insérée la phrase tonitruante qui précède l’arrivée du ténor et du chœur dans la Neuvième Symphonie de Beethoven, phrase qui est à nouveau citée plus loin, à plusieurs reprises. Pour le reste, les quatre interventions de la voix soliste (sur des textes de Tippett lui-même, dommage que le livret d’accompagnement n’inclue pas de traduction pour les non-anglophones) sont présentées, pour trois d’entre elles, comme des blues, deux lents et un rapide. De fait, l’on y entend d’abord de lointains échos du jazz revu par Gershwin, mais que l’on ne s’y trompe pas : il faut pour chanter ces pages une voix parfaitement rompue à la pratique lyrique traditionnelle, car elles n’exigent pas seulement une certaine véhémence dans l’expression (le « Answered » crié vers la fin du quatrième morceau), ou une souplesse rythmique digne d’une chanteuse de gospel, mais aussi un aigu facile, une virtuosité sans reproche et une endurance à toute épreuve, même si Tippett a explicitement prévu que la voix serait « discrètement amplifiée ».

Si Heather Harper pouvait se prévaloir d’un parcours qui, de mezzo, l’avait menée à la voix de soprano, avec des emplois extrêmement divers, de la Lady Macbeth de Verdi à Charlotte de Werther en passant par les Wagner blonds et plusieurs rôles straussiens, Rachel Nicholls n’est pas la première venue. Comme son aînée, la soprano britannique a chanté Mozart (Fiordiligi au Théâtre des Champs-Elysées en 2010 sous la baguette de Jean-Claude Malgoire) mais aussi Wagner un peu partout – on a pu applaudir son Isolde dans ce même TCE en 2016. Durant la bonne vingtaine de minutes où on l’entend sur le disque, on constate que la voix est ample mais saine, sans lourdeur. Le texte est un peu sacrifié, mais Tippett lui-même ne semble pas avoir considéré l’intelligibilité comme une priorité, compte tenu de la manière dont il a orné la ligne vocale de broderies et d’acrobaties « zerbinettiennes » qui rivalisent avec la volubilité des instruments à vent.

Dans un répertoire dont il est parfaitement maître, Martin Brabbyns met en valeur les différentes facettes d’une musique où l’on perçoit des influences variées et qui mériterait d’être mieux connue hors d’Angleterre.

 

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