The countertenor pride

The 5 countertenors

Par Bernard Schreuders | lun 04 Mai 2015 | Imprimer

Vingt ans séparent « The 5 countertenors » des « 3 countertenors », savoureux album parodique gravé au siècle dernier par Andreas Scholl, Dominique Visse et Pascal Bertin qui entonnaient rien moins que « O sole mio » ou encore la Habanera de Carmen  (Harmonia Mundi). Que d’eau a coulé sous les ponts depuis ! « Beaucoup de sottises ont circulé à propos des contre-ténors » pouvions-nous lire en 1995, dans le désopilant livret qui accompagnait ce récital, « certaines personnes croient encore que le terme désigne en fait les anti-ténors, d’autres confondent même contre-ténor et haute-contre. Il suffit pourtant d’écouter : un contre-ténor est un homme dont la merveilleuse voix de fausset soulève les foules, alors qu’une haute-contre est une grosse dame dont les aigus soulèvent la réprobation. » Blague à part, si les falsettistes se sont aujourd’hui imposés à l’opéra, la confusion règne encore, du moins dans l’Hexagone. Ainsi, Christophe Rizoud relevait il y a peu que dans sa dernière édition, «  Le nouveau dictionnaire des interprètes » présente toujours Alfred Deller et James Bowman comme des hautes-contre…

Alto, mezzo ou soprano, la voix de contre-ténor présente aujourd’hui une diversité, mais aussi une technicité insoupçonnables à l’époque où Michael Tippett découvrait avec émerveillement celle de Deller. Quant à Bowman, l’un des premiers à avoir su vaincre les préjugés grâce à une puissance inédite à l’époque, il ne tarit pas d’éloges à l’endroit des contre-ténors actuels et admire des prouesses qu’il aurait été incapable ne serait-ce que d’envisager quand il était au sommet de ses moyens. A l’image de la pochette où ils toisent fièrement l’objectif, la démarche de Yuryi Minenko, Xavier Sabata, Max Emanuel Cencic, Valer Sabadus et Vince Yi n’a rien d’humoristique, au contraire : ils semblent revendiquer leur statut de chanteur lyrique, comme s’il n’allait pas encore tout à fait de soi. L’éditeur se croit d’ailleurs obligé de justifier l’entreprise et insinue, dans un raccourci trompeur, que les contre-ténors faisaient carrière à l’opéra au XVIIIe siècle : « described in their heyday as 'beyond all creatures on earth' (William Congreve, 1700), countertenors are once again firmly established on concert platforms and opera stages, as well as the covers of music magazines and social media ».

Le programme retenu présente le double avantage de privilégier les raretés et d’offrir à chacun l’opportunité de donner le meilleur de lui-même. En grande forme et superbement accompagné par les forces vives de l’Armonia Atenea emmenées par George Petrou, Valer Sabadus ouvre le bal en enlevant avec brio une solide aria di furore tirée du Tito Manlio de Jommelli – seul bémol, vite oublié, des contre-notes crispées en couronnent inutilement la cadence. En revanche, le disque nous permet d’apprécier, davantage encore que le concert, les progrès de l’artiste et la finesse avec laquelle il épouse l’infléchissement des affects (Demetrio de Gluck). Les mélancoliques, mais sobres adieux de Télémaque (Penelope de Galuppi), détaillés au gré de savants clairs-obscurs, n’auraient pas déparé l’album Venezia de Max-Emanuel Cencic, du reste, étincelant dans la bravoure (« Addio, o miei sospiri ! » de Bertoni).

Yuriy Mynenko a jeté son dévolu sur le « Crude furie degl'orridi abissi » de Serse qu’il défendait déjà, avec la même ardeur conquérante et jubilatoire, au BBC Cardiff Singer of the World (2009), ainsi que sur le « Ch’io parta ? » du Temistocle de Johann Christian Bach, lequel, fort de ce métal dense et de cette émission percutante, revêt une tout autre envergure qu’avec Philippe Jaroussky (La dolce fiamma). La plainte d’Ottone « Voi che udite il mio lamento » (Agrippina) tombe sans un pli sur le grain sombre et suave de Xavier Sabata, qui en exalte le dolorisme et nous convainc davantage ici que dans les coloratures fiévreuses de Porpora (Ifigenia in Aulide). Prodigue de barytons et sopranos, la Corée du Sud l’est nettement moins de contre-ténors. Au timbre juvénile, mais acidulé de Vince Yi, nous continuerons de préférer ceux de Kangmin Justin Kim et David DQ Lee – celui-ci avait participé à une précédente tournée du « gala des contre-ténors » organisée par Max Emanuel Cencic et sa maison de production Parnassus Arts. En outre, dans la délicieuse galanterie de Myslivecek « Ti parli in seno amore » extraite de Farnace, le chanteur se montre aussi appliqué et précautionneux que sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées, ce qui est d’autant plus dommage que l’ornementation nous laisse entrevoir un suraigu autrement pur que le médium. Par contre, il se déboutonne quelque peu et aborde aux rivages de Hasse d'un pas plus ferme (Pirame e Tisbe).

 

 

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