Une rareté bienvenue

Medea in Corinto

Par Philippe Ponthir | dim 13 Juin 2010 | Imprimer
Une fois les Rossini et Donizetti Renaissances ayant livré leurs plus beaux joyaux, le mouvement de curiosité s’essouffla rapidement, laissant les amateurs de romantisme italien, orphelins dans leur quête de nouvelles sensations. Envers et contre tout, régulièrement, des maisons courageuses tentent la gageure d’un concert, voire l’audace d’une version scénique afin d’explorer des rives encore peu connues. Mayr que certains considèrent comme le père de l’opéra romantique italien, fait figure de proue dans cette lignée de compositeurs n’ayant pas démérité de leur vivant, à la production souvent prolixe et inspirée. Glorifié en son époque, pas seulement pour sa production lyrique (Mayr était une plume complète ainsi que le prouvent ses ouvrages instrumentaux et sacrés), honoré par les plus fameux gosiers de son époque, Mayr via sa discographie actuelle, malgré quelques beaux fleurons, n’a pas encore livré son véritable visage, en ce qui concerne notamment, l’impact dramatique réel de certaines pages. Moins inspiré mélodiquement que Bellini mais autrement instruit harmoniquement, moins adroit dans les architectures musicales qu’un Donizetti, le génie de l’effet ou du juste ingrédient alla Rossini lui sera à jamais inaccessible. Ceci expliquant sans doute cela. Pourtant, qui aura la patience d’écouter des lives souvent balafrés par des coupures simplistes ou dénaturés par des distributions à la musculature quelque peu défaillante, sera souvent stupéfait voire transporté par une musique à même d’enflammer les passions.
Une fois encore, Saint Gallen créa l’événement en sa saison 2009 avec la version scénique de Medea in Corinto. Medea, mythe dramatique s’il en est, mais également dans l’ésotérisme de sa symbolique, va inspirer les auteurs au travers des âges depuis Euripide à Corneille, jusque Cherubini en son chef-d’œuvre lyrique, fantasme des plus grandes. Par la nature tourmentée de son héroïne délaissée, chavirant dans sa démence sanguinaire, la Magicienne porte en ses entrailles tourmentées de quoi constituer un support idéal pour une grande titulaire. La création au mythique San Carlo de Naples en 1813 n’admirera rien de moins que l’illustre et torrentielle cantatrice ibérique Isabella Colbran en infanticide. A ses côtés, excusez du peu : Andrea Nozarri en Giasone, Manuel Garcia en Egeo, Domenico Donzelli en Tideo, Michelle Bendetti (le créateur du rôle titre de Mosè in Egitto de Rossini), et pour la petite histoire, Joaquina Garcia, l’épouse de Manuel voyageant toujours avec femme et bagages, enfin, une certaine Maria Malibran dans le rôle muet de l’infortuné fils de Medea. Pasta, la créatrice de Norma,  compta également parmi les grandes titulaires du rôle qu’elle rangeait dans ses favoris, tout cela pour définir les exigences vocales et dramatiques nécessaires pour rendre justice aux monstruosités de Mayr.
Au niveau discographique, comme souvent, Opera Rara offre l’opportunité d’entendre la partition dans de confortables conditions d’écoute malgré l’inadéquation d’une Jane Eaglen, engagée sur la vague de son tempérament wagnérien mais tout aussi égarée ici que dans ses Norma réfractaires et donc, rédhibitoires. On écoutera toujours avec respect l’écho de l’immense Gencer en 1977 à Naples. La version live de Saint Gallen, que nous estimons devoir encourager, est surtout précieuse dans son reflet pour la première fois de la partition complète, révisée sur l’édition critique de Paolo Rossini (sic) aux éditions Ricordi.
Au niveau même de notre enregistrement, hormis la présence de Lawrence Brownlee en guest star internationale, il est plus judicieux de considérer cela comme un bien beau travail d’équipe (la plupart de nos solistes sont attachés à différents titres en tant qu’artistes maison), entièrement dévoués, de manière enthousiasmante à la résurrection d’une œuvre imposante dans ses différentes données. Il est inutile d’attendre une expérience d’adéquation vocale ou stylistique. On retiendra l’honnêteté d’engagement à tout instant et niveau, scéniquement, par exemple, les photographies que l’on peut observer, feront regretter qu’une option dvd n’ait pas été retenue. Au-delà des qualités et limites de chacun, tous les protagonistes se lancent avec un rare courage et une belle franchise dans l’aventure, si les formats requis sont rarement rencontrés, leur caractérisation dans les timbres existent, et les personnages sont crédibles voire émouvants. La direction de David Stern qui n’est pas un spécialiste de ce répertoire, frappe par une grande clarté du propos, une cohésion dans les progressions dramatiques et la mise en valeur du travail de Mayr dans ce qu’il attribue aux différents pupitres (de superbes soli de violon ou de vents). Plus à l’aise dans les pages relevant d’un certain classicisme de forme, Stern s’avère également parfaitement conscient de l’enjeu et des forces en présence dans le respect de ses solistes. Les seconds plans n’appellent aucune critique ou éloge particulière dans leur efficacité généralisée. Evelyn Pollock, Creusa, au-delà de quelques sonorités acidulées, offre un portrait en relief de la victime de ce drame politique. La couleur sied particulièrement à la jeunesse de la princesse. Wojtek Gierlach, Creonte, est un protagoniste régulier de ce répertoire (Wildbald), même si l’émission s’est un peu tassée au fil des saisons, l’amour qu’il porte à son répertoire rossinien, lui est d’un secours précieux et il ne trahit à aucun moment la part qui lui est dévolu. Le Giasone  de Mark Milhofer est sans doute le maillon le plus faible de cette affiche, car appelé à remplir d’autres offices et souffrant par la nature un peu ingrate de son instrument de la comparaison avec les harmoniques étoffées de Brownlee. Mais lui aussi s’investit corps et âme, son Giasone étant théâtralement crédible dans sa sincérité et son évolution psychologique. La Medea d’Elzbieta Szmytka, rappellera notamment au public bruxellois, qu’elle est toujours une belle musicienne. Cette musicalité, ne pourra faire oublier que l’on est tout simplement en face d’une mozartienne d’extraction, il faut donc opérer des deuils ou simplement passer à autre chose. La voix a perdu un émail certain, certaines duretés entachent désormais l’émission notamment dans l’aigu sollicité au sein d’un phrasé trop large pour notre cantatrice. Mais, elle parvient à tirer parti de ses inégalités pour servir sa Medea qui n’a rien d’indigne et accrochera l’intérêt de l’auditeur tout au long de l’enregistrement. De prime abord, au stade actuel de sa carrière de premier plan, il est tout à l’honneur de Lawrence Brownlee (Egeo) de participer à une aventure comme celle-ci. Un peu malgré lui, son niveau déséquilibre l’affiche mais aussi, le rapport entre les personnages. Il est plus judicieux d’observer sa prise de rôle d’Egeo sous un angle personnel. Aujourd’hui, Brownlee assied sa position dans les maisons les plus influentes, c'est-à-dire une des premières. Cela se concrétise à travers le répertoire de ces maisons que l’on pourra juger peu imaginatif mais aussi, au moyen de rôles qui devront, si notre irrésistible « Larry » désire durer, composer encore pour un moment son plat de résistance : Almaviva, Ramiro, Lindoro et Tonio. Brownlee a cependant à cœur d’échapper à ce quotidien en élargissant son répertoire : Arturo d’I Puritani, remarquable mais qu’il devra fréquenter avec sagesse, Idreno que l’on désire retrouver de toute urgence et qu’il peut encore enrichir de folies « baroques », Nemorino simplement idéal en hommage à un jeune Pavarotti, enfin, un Rinaldo triomphal (Armida) récemment au Met en attendant impatiemment Elvino où ses qualités de ligne et de couleurs devraient faire mouche. Son Egeo s’inscrit dans cette envie de rendre justice à des partitions oubliées, à l’image de son Atar (Axur, Re d’Ormus, Salieri). Ses admirateurs seront emballés car on y retrouve un Brownlee des grands jours, fougueux, émouvant, valorisant le moindre récitatif et offrant une grande leçon de chant. Pour revenir à Manuel Garcia, Egeo tire nettement plus dans les grandes largeurs d’Otello que la vocalisation d’Almaviva. Otello que justement brownlee a jusqu’ici refusé, même au vénérable Zedda à Pesaro, qui voyait en lui un Maure d’une évidence autant vocale que physique. Son Egeo constitue ainsi un excellent test et le ténor en retirera la conclusion qu’indépendamment de la couleur sombre de son timbre, il doit demeurer prudent sur la largeur de ses prochains rôles dans leur tessiture mais aussi, dans leurs rapports avec l’orchestre (cela aura son importance dans ses fréquentations du Rossini serio voire un élargissement à certains Donizetti comme Leicester). En morale de la Fable, on énoncera qu’il devient urgent qu’une maison comme Opera Rara contacte Brownlee pour des projets plus ambitieux que quelques mélodies de Rossini autour d’un piano…
Au final, un bel opus, réalisé avec goût et sérieux. Pour les passionnés de Mayr, on rappellera l’existence dans ce même catalogue d’une Fedra, en attendant Il Ritorno d’Ulisse à Regensburg qui devrait être également capté.
 
Philippe PONTHIR
 
 

 

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