Plus jamais L'Africaine !

Vasco de Gama

Par Jean Michel Pennetier | lun 08 Septembre 2014 | Imprimer

En 2013, le théâtre de Chemnitz créait l’événement en proposant la première résurrection de Vasco de Gama, le dernier opéra de Giacomo Meyerbeer, connu dans sa version révisée par François-Joseph Fétis, L’Africaine, créée posthumément en 1865. En fait de « révision », on devrait plutôt parler de « massacre à la tronçonneuse », Fétis coupant plus d’une heure de musique, inversant des scènes ou modifiant le texte : comble de l’incohérence, cette Africaine ne se passe pas en Afrique (pour comprendre pourquoi et pour le détail des différences entre la version originale et la version révisée, on pourra consulter avec profit notre compte-rendu du spectacle donné à Chemnitz). Comble de malheur, les reprises modernes en rajoutent dans les coupures, la dernière production en date, donnée à la Fenice, n’échappant pas à la règle (cette production rétablissait toutefois le puissant finale de l’acte I dans sa quasi intégralité – voir compte rendu).

Enregistrée pour l’essentiel préalablement aux premières représentations, la distribution offerte par CPO diffère peu de celle que nous avions vue à Chemnitz. Bernhard Berchtold campe un Vasco très convaincant, particulièrement investi dans la défense de son personnage (on a l’impression d’une captation sur le vif après de multiples représentations tant est manifeste l’intelligence du texte). Certes, le ténor autrichien ne dispose pas des moyens spinto dont nous avons l’habitude dans ce rôle : Berchtold est plutôt un spécialiste de Mozart ou de Bach, mais il ne faut pas perdre de vue que le créateur du rôle, Emilio Naudin, chantait également Ernesto, Nemorino, Elvino, Don Ottavio ou encore Robert le Diable. Très bien captée par les micros, la voix sonne avec une certaine vaillance, l’émission un peu laryngée étant ici moins prégnante qu’en salle. Au global, une performance remarquable, d’une grande musicalité et très théâtrale. Claudia Sorokina a pour elle un timbre velouté, une voix chaude d’une belle homogénéité et un français très compréhensible mais moyennement articulé. L’aigu est toutefois émis un peu trop systématiquement en force et les vocalises sont un peu précautionneuses (à noter que l’enregistrement propose la version complète de la scène finale de Sélika avec une section centrale de 3 minutes un peu plus virtuose, coupée à la scène : cette partie ne figure curieusement pas dans le livret du CD qui enchaîne les vers « Ma tête se trouble et s’égare » et « « Quels célestes accords ». Précisons enfin que ce morceau a été enregistré postérieurement aux représentations). Anecdotique ? Non, car il est ainsi démontré que Sélika réclame les moyens d’un soprano, et non d'un mezzo « à aigus », le problème étant ici la tessiture et non l’ambitus. En Inès, Guibee Yang séduit par un timbre rare, d’une grande pureté, une grande musicalité et en particulier un legato parfait grâce à un magnifique contrôle du souffle : tous les morceaux qui lui sont restitués sont autant de moments de bonheur. Nélusko est ici interprété par Pierre-Yves Pruvot dont la biographie publiée dans le livret témoigne d’une réelle appétence pour la redécouverte d’œuvres musicales oubliées. Sans disposer des moyens du coréen Adam Kim avec qui il alternait à Chemnitz,  le baryton français a pour lui une totale appropriation du texte, un style bien français, et construit un personnage théâtralement intéressant sans sacrifier la musicalité. Les nombreux seconds rôles sont particulièrement bien tenus et les chœurs d’une vaillance particulièrement enthousiasmante.

Maître d’œuvre de cette résurrection (on lui doit également la redécouverte de Margherita d’Anjou, opéra italien de Meyerbeer, donné en concert à Leipzig en 2005), le chef d’orchestre Frank Beermann sait donner une cohérence et une unité à cette partition considérable par sa longueur et qui alterne les moments d’intimités et les ensembles spectaculaires. Il sait également respecter le style français de l’ouvrage, performance d’autant plus remarquable que la phalange dont il dispose est peu habituée à ce répertoire. Ainsi dirigé, cet orchestre de la province allemande la plus profonde en remontre aisément à des formations plus connues (précisons que Chemnitz est une petite ville de l’ex-Allemagne de l’est, de quelques 250.000 habitants). On regrettera seulement que l’ouvrage n’ait pas été enregistré sur le vif, la scène offrant davantage de tension dramatique que le studio. Autre regret, le CD nous prive de l’excellente mise en scène de Jakob Peters-Messer.

En conclusion, un coffret indispensable pour tout amateur d’opéra français, et plus largement pour les auditeurs curieux de l’évolution de l’écriture musicale au XIXe siècle, l’ouvrage n’ayant pas été sans influencer d’autres compositeurs (on citera par exemple la ressemblance musicale entre l’intervention des cardinaux au premier acte de Vasco de Gama et celle des prêtres dans l’autodafé du Don Carlos de Verdi). Vasco de Gama n’est sans doute pas un chef d’œuvre du niveau des Huguenots ou de Robert le Diable, mais il vaut largement mieux que L’Africaine et cet enregistrement lui rend pleinement justice.

 

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