On est tous des Cendrillon !

Cendrillon - Caen

Par Jean-Marcel Humbert | ven 31 Janvier 2020 | Imprimer

En ce vendredi soir, foule dense à 19 h 30 devant le théâtre de Caen. Une manifestation bloque l’entrée, les portes sont fermées. Bientôt un millier de spectateurs sont là, face à un groupe d’activistes vociférant autour d’une banderole et hurlant une chanson dont ils distribuent le texte : « L’opéra, l’opéra, même si le bourgeois te dis 'c’est pas pour toi', que tu sois précaire, chômeur, retraité ou travailleur, tu devrais pouvoir t’asseoir à l’opéra ! L’opéra, l’opéra c’est la sortie préférée des gros bourgeois. Pourquoi le peuple qui s’réveille et qu’a pas assez d’oseille pourrait pas aller gratos à l’opéra ? ». Signé « Cendrillon [de Disney avec un doigt d’honneur], Gillet (sic) Jaune et Gréviste ». Mais les spectateurs de Caen ne l’entendent pas de cette oreille : après en être venus aux mains avec les manifestants en essayant de faire tomber la banderole, l’ensemble des spectateurs furieux entonne « On veut voir Cendrillon, on veut voir Cendrillon », couvrant la voix des manifestants. Ceux-ci reculent, les portes de la salle sont entrouvertes, laissant entrer petit à petit les spectateurs. Après une annonce du directeur résumant la situation, des spectateurs scandent dans la salle « On a ga-gné, on a ga-gné ! », ce qui a le don de faire sortir furieux les quelques manifestants entrés dans la place.


© Photo Cyrille Cauvet/Opéra de Saint-Etienne

Le rideau se lève donc avec une heure un quart de retard, mais il se lève… Il faut dire qu’on n’est guère d’humeur à apprécier un conte de fée, mais les artistes sont bien là, et il faut les soutenir et les remercier, the show must go on. Grâce au compte rendu de la création du spectacle à Saint-Etienne, par Maurice Salles, on sait exactement à quoi s’attendre, tant du point de vue historique que scénique. De fait, l’œuvre est agréable encore qu’un rien surannée, bien représentative de l’opéra comique français de la fin du XVIIIe siècle. La mise en scène est alerte sur une tournette point trop omniprésente, mais la partie parlée, encore que fort bien dite, paraît parfois un peu longuette. Quant aux personnages, on les connaît bien, puisqu’on les retrouve quasiment à l’identique dans La Cenerentola. Le résultat est un spectacle charmant, à condition de se laisser mener, et d’oublier les quelques coupes et la suppression des chœurs.

La distribution a connu depuis Saint-Etienne quelques petites modifications. Anaïs Constans conserve le rôle titre où elle brille par d’indéniables qualités vocales. En revanche, la « gentille » Cendrillon qu’on lui fait jouer est plus proche de la tradition disneyenne que de la Vilaine de Marilou Berry à qui elle fait pourtant penser (sans la partie « revanche »). C’est dommage, car on en reste donc à un stade assez primaire, propre à amuser les enfants sans trop choquer les parents. Jeanne Crousaud reste la mauvaise Clorinde, flanquée cette fois de Louise Pingeot en non moins détestable Tisbé. L’une et l’autre sont parfaites, avec des voix légères en même temps qu’incisives quand il le faut, et personnifient parfaitement les deux méchantes pestes. Sahy Ratia chante le prince Ramir avec un joli timbre de ténor rossinien et une prestance assortie. Enfin Jérôme Boutillier met à nouveau sa magnifique voix de baryton au service du précepteur Alidor.

Depuis Essayez donc nos pédalos (1979), Jean-Paul Muel s’est spécialisé au théâtre dans des personnages énooormes et caricaturaux. Ce soir, en baron de Montefiascone, il ne déroge pas à l’habitude, même s’il se trouve ici flanqué de trois filles dont il ne rêve que de se débarrasser au plus vite. Il est sûr qu’il apporte à la production le grain de folie nécessaire, proche du grotesque, mais sans franchir jamais la ligne rouge. Il faut dire que si le metteur en scène lui en avait laissé la possibilité, on sait qu’il aurait pu créer un personnage beaucoup plus inquiétant, proche par exemple de l’excellent Turcaret qu’il avait interprété dans les années 2002-2005. De son côté, Christophe Vandevelde (Dandini) est plus effacé, et a parfois un peu de mal à donner corps à son personnage.

Julien Chauvin dirige avec délicatesse le Concert de la Loge, une formation parfaitement adaptée à ce type de répertoire, et contribuant largement au succès de cette sympathique production.

 

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