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Cendrillon de Pauline Viardot : chronique d’un succès

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Interview
10 mars 2026
Entretien avec Bianca Chemilli et Delphine Ingigliardi autour de la réussite d’une initiative destinée à ouvrir l’opéra à un large public

Bianca Chemilli, directrice musicale, cheffe de chant et principale interprète au piano de la Cendrillon de Pauline Viardot, évoque cette production dans un entretien croisé avec Delphine Ingigliardi, coordinatrice des actions culturelles pour Angers-Nantes Opéra.

On ne pourra bientôt plus parler de rareté en ce qui concerne la Cendrillon de Pauline Viardot : le nombre de représentations prévues pour cette production de La Co[opéra]tive est impressionnant…

Delphine Ingigliardi : Une cinquantaine, déjà, depuis le mois de décembre et d’autres dates vont être rajoutées pour la saison 2026-27. Cette œuvre peu jouée est l’occasion de s’intéresser à une compositrice qui a traversé tout le XIXe siècle et le thème de l’œuvre était foisonnant : le conte de fées, le rapport au réel, le travestissement, l’identité, l’émancipation féminine, mais également le travail opéré par l’équipe de David Lescot, metteur en scène, avec Bianca Chillemi, directrice musicale, et l’arrangeur Jérémy Arcache. Ils ont à eux trois revisité complètement l’opéra.

Qu’a-t-on retiré ou ajouté ?

Bianca Chillemi : Au départ, cet opéra a été écrit pour piano seul, avec quelques espaces de liberté voulus par Pauline Viardot et indiqués sur la partition ; pour la scène de bal, notamment, les sœurs et Cendrillon sont invitées à chanter ce qu’elles veulent. Mais toutes les autres parties chantées ont été gardées intactes ; cela dit, David Lescot a réécrit le livret, qui était tout de même très désuet, avec de nouveaux dialogues. Il s’agissait de rendre l’œuvre plus intelligible, en particulier pour les motivations des personnages, car certains passages avaient visiblement été écrits un peu sommairement. La réécriture des parties parlées à permis de donner un rythme nouveau, plus moderne. Pauline Viardot écrit cette Cendrillon sur la fin de sa vie, pour ses amis et ses élèves, dans son salon et, avec beaucoup d’humilité, nous voulions en quelque sorte terminer son travail. Nous voulions combler les trous dans l’histoire et enrichir la partition, un peu courte. Pour donner encore davantage de féerie, nous avons introduit de nouveaux instruments, ce qui enrichit la palette. Quatre musiciens sur scène vivent ainsi leurs émotions en parallèle aux chanteurs. Cela a ouvert des portes, des couleurs musicales, des jeux et des interactions. Par ailleurs, la durée de l’œuvre a été une contrainte imposée par la Co[opéra]tive, à l’origine du spectacle, ce qui nous a obligé à limiter les ajouts dans une durée raisonnable d’un peu plus d’une heure.

Vous en avez profité pour y ajouter la création d’une autre compositrice…

Bianca Chillemi : Nous avons beaucoup réfléchi à trois, avec également Jérémie Arcache pour les arrangements, et nous sommes amusés à mettre notre patte, par amour de la musique du xxe siècle, en y introduisant des éléments contemporains, comme le célèbre et délirant Stripsody créé par Cathy Berberian en 1966. Il était aussi important pour nous de glisser une pièce d’une autre musicienne. Les deux artistes ont en commun d’être cantatrices et compositrices, ce qui est rare.

Comment avez-vous collaboré avec David Lescot ?

Bianca Chillemi : Nous avons travaillé chacun de notre côté puis tout mis en commun. David et moi nous étions rencontrés sur une création de Gérard Pesson, Les Trois Contes, à Lille et Rennes. Nous sommes restés amis. Ici, David a tout imaginé pour sa mise en scène, a beaucoup dirigé les chanteurs et m’a vraiment laissé carte blanche pour les instrumentistes. Cela a bien circulé car nous avons ensuite interverti les rôles : je parlais aux chanteurs et lui aux instrumentistes. Il a une vraie oreille musicale et moi, une vraie oreille pour la scène.

Vous vouliez créer un spectacle tout publics et qui toucherait en particulier les enfants ?

Bianca Chillemi : Absolument. Là-dessus, on se rejoint totalement. Pour nous, un bon jeune public, c’est l’ensemble du public, en fait. C’est-à-dire qu’il faut que ça plaise autant aux adultes qu’aux enfants. On ne va pas forcément rire aux mêmes endroits, ce qui n’est pas grave.

Le Stripsody choisi par Cendrillon dans son exercice d’improvisation plaît tout particulièrement aux enfants, qu’on entend rire aux éclats…

Delphine Ingigliardi : À l’action culturelle, nous avons très vite compris l’intérêt de cette Cendrillon pour un public scolaire allant des tous petits aux lycéens. Nous touchons toute la région, avec près de 1000 élèves qui se déplacent avec leurs professeurs. Nous leur avons concocté un dossier pédagogique de quelque 50 pages en libre accès, disponible sur notre page dédiée, kit-cendrillon, et nous organisons également des rencontres avec ce que nous appelons les visites inversées. On entre vraiment dans les coulisses, à la découverte de tout ce qui est de l’ordre technique, les accessoires, les effets, les jeux d’échelle, etc., enfin tout ce qui permet de créer cette magie visible dans le spectacle. On présente également la salle, mais on l’appréhende en passant par les coulisses, par le plateau, les loges, les espaces d’accessoiristes, etc. Cela permet une découverte de l’expérience concrète des métiers, des savoir-faire, dans une vraie proximité grâce aux discussions avec les techniciens et les artistes. Nous accueillons beaucoup de jeunes qui n’ont jamais mis les pieds à l’opéra et suivent, par exemple, des formations de métiers de l’accueil, de la sécurité ou encore de chaudronnerie. Autant de métiers qui ont leur place dans nos maisons. Nos actions se font dans le théâtre d’Angers ou le théâtre Graslin de Nantes, mais également dans les écoles où nous travaillons sur des maquettes équipées de tiroirs et d’équipements miniature de consoles pour créer des poursuites, du mapping, etc. Pour donner un exemple, certains de ces élèves venus voir nos ateliers décors à Nantes, en novembre dernier, vont fabriquer eux-mêmes un petit décor qu’on va exposer en mai prochain.

La production est en soi pédagogique, puisque Pauline Viardot avait écrit son opéra de salon pour ses élèves…

Delphine Ingigliardi : Repris ici avec de nombreuses additions, dont celles de Jérémy Arcache, l’arrangeur, qui nous a montré la cuisine tout à fait interne de reprise et d’habillage de la partition mâtinée de musique ancienne, baroque, mais aussi de fantaisies plus contemporaines, incluant la chanson réaliste ou le gospel, avec l’appui de percussions en plus du piano initial. On a voulu, avec notre dossier pédagogique, aller loin dans l’ouverture des portes et des possibles parce que l’idée de cette équipe, c’est qu’une musique en amène une autre, qui permet de relier la dimension populaire et émotionnelle de tous types de musiques avec l’opéra, que d’ailleurs David Lescot appelle plutôt une comédie musicale lyrique. On est vraiment face à quelque chose d’un peu hybride, tout en respectant la structure. David Lescot a clarifié certains rapports de relations familiales avec entre les personnages. Mais le tout reste très dynamique, très drôle, tout en appréhendant aussi des sujets très actuels. Ces sujets d’ailleurs touchent particulièrement les jeunes, notamment à travers la question des rapports sociaux qui lient Cendrillon et les autres protagonistes ou la manière dont on joue de ces identités multiples : Il y a plusieurs personnages qui se travestissent. L’opéra défend l’émancipation d’une jeune fille qui décide de son destin. David Lescot a largement adapté le matériau originel pour le nourrir du contexte actuel. Bianca et David ont été à la fois dans une démarche de respect et de bonification. Notre dossier pédagogique, quant à lui, explore les thématiques liées à Cendrillon, à travers le conte et ses quelques 345 versions répertoriées (opéra, danse, théâtre, etc.), aborde la vie et la carrière de la fascinante Pauline Viardot et présente des analyses détaillées de quelques-uns des ajouts de la partition.

En plus des ajouts directs dans la partition, y a-t-il une part d’improvisation ? Le spectateur peut avoir cette impression, ne serait-ce que parce que vous, Bianca, êtes au piano en fond de scène, derrière les interprètes.

Bianca Chillemi : Certaines transitions sont improvisées, tout en étant très cadrées ; nous savons où nous allons, mais le résultat n’est jamais identique et chaque représentation est ainsi différente. J’imagine qu’on m’a choisie comme directrice musicale sur ce spectacle parce que j’aime bien être sur le plateau, en dépassant la condition de musicienne de fosse invisible du public. J’aime l’idée de lier le geste musical au geste théâtral. Dans ces conditions, diriger les chanteurs devient difficile, puisque tous les repères sont changés puisque je ne vois pas ce qu’ils chantent. Il me faut ainsi travailler à l’oreille. Mais nous avons énormément travaillé en amont, pendant les répétitions. Cela nous oblige tous à être parfaitement autonomes et à nous concerter et retravailler ensemble après chaque spectacle, pour maintenant la stabilité et l’unité de l’œuvre. Mais cette responsabilité de chacun nous dynamise tous. C’est très agréable, en réalité ! De plus, nous nous entendons très bien. La cohésion humaine peut intervenir s’il y a une cohésion artistique. La Co[opéra]tive, tout en étant présente au moment du casting, nous a laissé le choix pour les sélections des voix, ce qui est rare dans le monde de l’opéra.

Comment concevez-vous la direction d’orchestre ?

Bianca Chillemi : Pour moi, la direction, c’est un outil qui est au service de la musique. Je me compare à un capitaine de navire, mais il ne s’agit pas d’exercer le pouvoir pour le pouvoir, il faut mener le bateau à bon port. En ce qui concerne David Lescot, malgré ses idées très précises quant à sa mise en scène, il écoute les avis de tous, puis tranche et décide. Je fais de même. Nous avons de la chance avec ce spectacle : comme le nombre de représentations est exceptionnellement élevé, nous pouvons intégrer de nouvelles idées au fur et à mesure et ce ne sont pas les idées qui manquent !

Et les projets à venir ?

Bianca Chillemi : J’en ai quelques-uns. Je fais la passation à une autre pianiste pour Cendrillon parce que je m’en vais à l’Opéra d’Avignon. J’assure la direction musicale d’un opéra de Matteo Franceschini, un compositeur italien, à partir du Décaméron de Boccace. Il s’agit d’une création mondiale les 7 et 8 mars à Avignon, donnée ensuite dans le cadre de Manifeste, le festival de l’IRCAM à Paris les 12 et 13 juin au Théâtre de l’Athénée. Je me sens très chanceuse. Et après ça, je serai chef assistante sur l’Étoile de Chabrier à Maastricht.

Delphine Ingigliardi : De notre côté, nous ciblons des œuvres qui ont un potentiel à différents niveaux (musical, vocal…) mais aussi intellectuellement et en termes de découverte des métiers. Nous aimons bien les projets à tiroirs qui permettent aux professeurs, quand on fait des projets en établissements scolaires, de mettre en place un travail pluridisciplinaire en résonance avec les sujets d’aujourd’hui, les questions, les programmes. Prochain rendez-vous : Robinson Crusoé à partir du 10 mai prochain à Angers puis à Nantes.

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