Et si l'Adami chantait français ?

Concert des Révélations classiques de l'Adami - Paris (Bouffes du Nord)

Par Laurent Bury | lun 28 Janvier 2019 | Imprimer

Dans la grisaille et le froid de l’hiver parisien, le concert annuel des révélations classiques de l’Adami fait passer un souffle printanier, grâce à la jeunesse de ces chanteurs et instrumentistes qu’il permet de mettre sous le feu des projecteurs. Après l’édition 2018, où les voix avaient semblé s’épanouir plus particulièrement dans le répertoire belcantiste italien, le concert 2019 marque le triomphe de la musique française. De là à conclure que l’Adami devrait proposer des concerts au programme exclusivement puisé dans notre répertoire national, il y a un pas que nous ne franchirons pas, mais après tout, il n’est peut-être pas étonnant que de jeunes artistes trouvent un terrain d’élection naturel dans des œuvres écrites dans leur langue maternelle et issue d’une culture dans laquelle ils baignent depuis la naissance.

Même les instrumentistes semblent avoir eu à cœur, cette année, de défendre la musique française. Pas exclusivement, bien sûr. Manuel Vioque-Judde séduit par son interprétation d’un mouvement de la sonate pour alto et piano du Britannique Arnold Bax, Tanguy de Williencourt livre ainsi une superbe exécution de deux pièces de Liszt, Au bord d’une source et sa transcription du lied « Auf dem Wasser zu singen » de Schubert, et le pianiste est rejoint par la flûtiste Joséphine Olech et par la violoncelliste Caroline Sypniewski pour un délicieux extrait du trio de Weber. Mais la soirée s’ouvre sur un envoûtant morceau pour flûte seule de Pierre-Octave Ferroud, on entend aussi une transcription pour violoncelle de la Sonate pour violon et piano de César Franck, et l’on découvre que Charles-Marie Widor, pour grand organiste qu’il ait été, savait aussi fort bien écrire pour la flûte. Et, une fois n'est pas coutume, le programme s'ouvre à la musique contemporaine, avec quelques pièces brèves et évocatrices, signées Philippe Hersant.


 © Quentn Chevrier

Quant aux chanteurs, s’ils se risquent aussi à chanter en italien, en anglais ou en russe, c’est bien en français qu’ils se montrent le plus convaincant. Poulenc est particulièrement à l’honneur cette année, avec tout d’abord le Prologue des Mamelles de Tirésias, où Jean-Christophe Lanièce ne met peut-être pas autant de voix qu’il le devrait, surtout s’il devait affronter un orchestre ; on lui pardonnera néanmoins volontiers le trou de mémoire qui lui a fait oublier à un moment son texte, perturbé qu’il était sans doute par des applaudissements intempestifs venus interrompre son discours. De Dialogues des carmélites, qui aurait cru que le dialogue entre Blanche de la Force et son frère était aussi aisément détachable pour l’inscrire dans un programme de concert ? Hélène Carpentier s’y révèle en parfaite adéquation avec le rôle, sa voix s’imposant ici bien davantage que dans le « Padre, germani » d’Idomeneo (déjà chanté l’an dernier dans le même cadre par Marianne Croux). Kaëlig Boché lui donne une réplique très investie, après avoir donné une belle interprétation de l’air « Vainement, Pharaon », qu’on se souvient aussi d’avoir entendu par Enguerrand de Hys lors de l’édition 2016 du concert parisien de l’Adami – d'ailleurs, pourquoi diable ne donne-t-on plus jamais le Joseph de Méhul ? Son air de Lensky le montre aussi très à l’aise, mais il est difficile sur ce terrain de faire concurrence aux artistes russophones  dont c’est un cheval de bataille. Si l’extrait de Pagliacci est un choix un peu curieux pour mettre en valeur un chanteur, Jean-Christophe Lanièce semble en revanche plus à sa place dans le duo Dorabella-Guglielmo, même s’il a face à lui une personnalité de la trempe d’Héloïse Mas. Révélation 2014, et à ce titre doyenne du concert, cette mezzo a déjà fait un beau début de carrière ; après un extrait du Teseo de Haendel où elle peut déployer sa virtuosité, après avoir magistralement déclamé le conseil de Mère Marie à Blanche (« Tenez-vous fière ! »), elle livre une interprétation absolument bouleversante du monologue final de la Sapho de Gounod, d’une intensité exceptionnelle et d’une qualité de diction qui ne l’est pas moins. Un talent à suivre et qui pourrait bientôt éclater, surtout si Laurent Pelly se montre inspiré pour sa mise en scène du Barbe-Bleue d’Offenbach en juin prochain à Lyon, dans lequel elle tiendra le rôle de Boulotte, conçu pour Hortense Schneider.

Conformément à la tradition, instrumentistes et chanteurs sont réunis pour l’ultime page du concert, « Tonight » de West Side Story, à peine en retard sur les célébrations du centenaire Bernstein.

 

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