Nous n’entendons ni la même musique, ni le même texte

Cosi fan tutte - Dijon

Par Yvan Beuvard | mer 09 Février 2022 | Imprimer

Six chanteurs et un chœur spectateur suffisent à sa distribution, mettant l’ouvrage à la portée des petits budgets. Cosi fan tutte, c’est l’économie de moyens au service de l’expression psychologique la plus fouillée. Comédie douce-amère dont la palette expressive est très large, l’opéra-bouffe nécessite de grandes voix, et à défaut, ne connaîtra qu’une demi-réussite. L’intimisme de l’ouvrage appelle un espace scénique réduit. Le Grand-théâtre de Dijon en aurait été le cadre idéal. Le choix a été fait de l’Auditorium, qui accueille un nombreux public.

Disparu brutalement du paysage dijonnais, longtemps collaborateur de Dominique Pitoiset, qui signe la mise en scène, Stephen Taylor participa certainement au choix des solistes. Deux d’entre eux ont été retenus, qui avaient été de leur aventure commune avec l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris (Cosi fan tutte, Créteil, 2015) :  Maciej Kwaśnikowski était déjà Ferrando ; Andrea Hill, notre Despina, chantait alors Dorabella. Les quatre autres sont d’authentiques mozartiens. Andreea Soare a déjà incarné Fiordiligi, après avoir participé à l’Atelier lyrique, Fiona McGown, au large répertoire, sera Dorabella, Timothée Varon, lui aussi de l’Académie, découvre Dijon en tant que Guglielmo et David Bizic, familier de Mozart depuis plus de quinze ans, chante Alfonso, non pas en vieux philosophe, ni en photographe-voyeur, mais en guide de musée : on reste dans l'imagerie.. Donc une matinée des plus prometteuses, d’autant que Guillaume Tourniaire, à la direction de l’Orchestre Dijon-Bourgogne, n’a plus à faire ses preuves.

Nos attentes ne seront que partiellement satisfaites. De multiples inégalités obèrent la réalisation. Le meilleur y côtoie le médiocre. Ainsi les récitatifs, essentiels à la vie dramatique, sont-ils chantés et joués remarquablement, mais assortis d’un continuo maigre, raide, inexpressif et grêle. Les ensembles échappent à ces réserves : le Soave sia il vento est superbe, le duo avec chœur Secondate aurette amiche ne l’est pas moins, tout comme les finales. C’est là que réside la principale réussite de la réalisation, avec quelques airs. Ainsi, les deux que chante Fioriligi, Come scoglio, puis Per pietà sont de purs moments d’émotion. La voix est large, riche en couleurs, aux vocalises fluides et au jeu sensible. Andreea Soare compose un personnage complexe et attachant. C’est une authentique mozartienne, que l’on espère écouter de nouveau. Maciej Kwaśnikowski campe un Ferrando vaillant, au timbre clair, aux phrasés impeccables. Son Un’ aura amorosa, attendu, est un moment de grâce. Diction idéale, aisance scénique et vocale, David Bizic nous vaut un Don Alfonso jeune, tonique, auquel ne manque qu’un brin de gravité et de noblesse. Despina, Andrea Hill, a l’abattage, la vivacité et la drôlerie attendues. Fine comédienne, l’émission est aisée, mais la voix est un peu courte pour le volume de l’Auditorium. Ce sera la même réserve pour Dorabella et Guglielmo. La première, Fiona Mc Gown dont on apprécie le timbre velouté, sensuel, et la souplesse, souffre de la comparaison avec sa sœur. La santé vocale de Timothée Varon, aux belles couleurs graves, est plus manifeste dans son second air Donne mie où il laisse éclater l’ivresse du conquérant.


Cosi fan tutte, à Dijon © Mirco Magliocca

La direction d’acteurs, le plus souvent efficace, est peu soucieuse du chœur, traité en bloc, alors qu’il est supposé chanter les soldats, les serviteurs, les marins, les invités à la noce et les gens du peuple. Hélas, il en va de même des personnages muets, féministes, personnel du musée. Bien que peu sollicité, le chœur est vocalement irréprochable, engagé, puissant, intelligible, mais peine à trouver sa place dans un décor inapproprié.

L’andante de quatorze mesures, par lequel commence l’ouverture est précipité, amoindrissant le contraste avec le presto suivant, véloce à défaut d’être malicieux. L’orchestre, en fosse, sonne ouaté. Choix interprétatif de fusion des timbres ou placement inapproprié des pupitres ? Les bois, essentiels, sont très estompés, à la différence des cordes graves (3 contrebasses et 5 violoncelles),  surdimensionnées. De rares décalages, dès le premier air de Dorabella, des cors parfois indociles (Per pietà), sinon, ça avance, ça vit. Les tempi sont justes à quelques exceptions près (Bella vita militar ). La réussite du finale du premier acte est manifeste, même si on regrette que les bois n’aient été plus présents et colorés.

Plus de quatre pleines pages de notes d’intention du metteur en scène cherchent à expliciter sa relecture singulière de ce Cosi fan tutte, première réalisation lyrique qu’il signe depuis sa nomination à la tête de l’opéra de Dijon. « Ecoutez la musique ! » répété deux fois, laisse à penser que cette dernière confirmerait son approche. Il n’en est rien : c’est l’illustration sonore plaquée sur la lecture que nous impose le metteur en scène. Du reste, il avouait, dès 2015, « travaille[r] davantage sur le livret de Da Ponte qu’avec la musique de Mozart ». Est-il suffisant de s’approprier le livret et de le réécrire pour mettre en scène un opéra ? Nous ne le pensons pas, à moins de réduire ce dernier à du théâtre musical.

Pour une fois, la mise en scène ne situe pas l’action dans un appartement meublé par Ikéa. Le rideau s’ouvre sur un large panoramique d’une galerie de musée, décor unique, invariable, de tout l’ouvrage. Nicolas Poussin est à l’honneur, dont Le Christ et la femme adultère occupe le panneau central. Quatre tableaux de moindre importance sont visibles de part et d’autre, dont deux en arrière-plan, au travers de passages, fort utiles au jeu dramatique. Poussin, ça fait chic, comme les colliers. Le peintre et le Mozart de Cosi fan tutte appartiennent à des univers très différents : l’admirable classicisme allégorique statique et froid, sibyllin ou ésotérique pour l’un, le soleil des passions subtiles, fortes et fugaces, le sourire et l’amertume pour le second.

Don Alfonso est le guide de l’exposition temporaire, Despina une gardienne. Ils seront les seuls à échapper à la banalité ou à la laideur triviale des costumes. Ridicules lorsqu’ils feindront de bercer leurs marmots, dans le désordre le plus grand, les choristes sont drapés dans leurs plaids, assortis aux tons de Poussin. Quant aux pseudo-Albanais comme aux activistes, mieux vaut ne pas insister… La dénonciation des violences faites aux femmes s’est amplifiée à la faveur du féminisme militant. C’est la cause à laquelle l’ouvrage est dédié. Les manifestantes envahissent la galerie, les murs et tableaux sont maculés de post-it et d’affichettes (Silence = violence ; non c’est non). Elles reviennent à la fin, brandissant leurs prénoms, pour s’effondrer avant que la toile centrale se déchire et s’embrase. Oublions ces provocations, dénuées de tout fondement, sinon le titre substitué, misogyne. La scuola degli amanti [l’Ecole des amants], premier titre de Cosi fan tutte, est délibérément ignoré. Le détournement est manifeste du message, désabusé, raisonnable et optimiste, qu’Alfonso porte sur la vie.

Avant que Poussin disparaisse, La Bruyère avait commencé d’écrire ses Caractères. « Tenir l’esprit, les oreilles et les yeux dans un égal enchantement » (chapitre I, Les ouvrages de l’esprit) visait le théâtre lyrique. Nous en sommes fort loin. Dominique Pitoiset énonçait son credo dès son premier Cosi : « Le théâtre post-brechtien concret est aujourd’hui le langage qui traverse massivement la question du théâtre et du cinéma contemporains. Si les chanteurs échappent à cette logique, ils risquent de passer à côté de la cible. » Ce soir, rendons grâce aux musiciens, chanteurs et instrumentistes, qui ont sauvé l’ouvrage dont l’émotion et la poésie ne doivent rien à la mise en scène.  

Cet article a été modifié, dans la forme, le 09 février à 23h30.

 

 

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