Lyrisme intense et sans emphase

Dialogues des Carmélites - Saint-Etienne

Par Fabrice Malkani | mer 08 Mars 2017 | Imprimer

Portée par une interprétation limpide et nuancée de la musique de Francis Poulenc, cette représentation intimiste des Dialogues des Carmélites rend pleinement justice au désir d’élévation spirituelle du compositeur. Nulle provocation ici, aucun détournement du livret, pas de relecture « actualisée ». En reprenant la belle mise en scène de 2005 signée Jean-Louis Pichon (créée à Séville en 2003), l’Opéra de Saint-Étienne donne l’une des plus émouvantes versions de cette œuvre, dont le succès est assuré par le lyrisme sans emphase des voix et des instruments, par l’homogénéité constante des timbres et des volumes tout autant que par la sobriété des décors d’Alexandre Heyraud et des effets de lumière de Michel Theuil.

En arrière-plan, pendant une bonne partie de l’opéra, on voit une image du cimetière de Picpus où les Carmélites exécutées avaient été enterrées, devant laquelle se recueillent d’abord deux religieuses, et à laquelle se superposent tour à tour une grille, une croix. Toute l’action se déroule ainsi comme un souvenir ou une commémoration, tandis que des éléments de décor coulissants permettent, à rideau ouvert, de passer, au gré de la succession des scènes, d’un lieu à un autre – de la bibliothèque du Marquis de la Force au Carmel, du parloir à la tour, de la chapelle à la sacristie, du couvent à la Conciergerie, de la prison à la place de la Révolution – en autant d’images muséales d’un passé révolu (y compris les costumes, uniformes et processions des révolutionnaires). Pour la toute dernière scène du dernier acte (Quatrième Tableau), le recours à la vidéo permet, pendant le prélude orchestral, de nous confronter à une sorte d’image fantastique : une mer immense, agitée et bouillonnante, découvre peu à peu, au cours d’un lent travelling arrière, une forêt de guillotines dont les couperets tombent au rythme du figuralisme musical, teintant de rouge les flots qui ne s’apaisent qu’à la toute fin, après la mort de Blanche, tandis que l’apparition d’un soleil vient compléter cette vision.


© Opéra de Saint-Étienne 2017

Avec une justesse de ton et une apparente simplicité qui sont la marque d’un travail intense et abouti, Élodie Hache est une Blanche de la Force aussi émouvante que convaincante, dans son angoisse comme dans ses élans de ferveur, dans sa volonté de maîtrise de soi comme dans son lyrisme passionné. À ses côtés, sans jamais exagérer le trait, Svetlana Lifar donne à Mme de Croissy la puissance vocale et la présence impressionnante de la Prieure, sa fermeté initiale et sa dilution ultérieure lors de la scène de sa mort, poignante sans verser dans la théâtralité quasi expressionniste de bien des interprétations. De même le personnage de Sœur Constance, chanté de manière lumineuse par Capucine Daumas, évacue-t-il toute minauderie ou excitation factice, rendant à cette toute jeune fille sa fraîcheur enfantine et la candeur de sa foi. Tout en endossant avec talent l’exigence et l’apparente sévérité de son personnage, Marie Kalinine est en définitive une Mère Marie très humaine, révélant d’une certaine manière les sentiments qu’elle tente de dissimuler, plus douce  que ce qu’en disait Poulenc, qui la jugeait « très sèche » et « d’une dureté incroyable ». Cette distribution particulièrement réussie est complétée avec bonheur par Vanessa Le Charlès, généreuse et chaleureuse Mme Lidoine, rayonnante de bon sens et d’apaisement. Rarement les tempéraments de toutes ces figures ont été aussi bien exprimés par des voix également soucieuses de la diction de langue française, de l’articulation impeccable des paroles.

Les rôles masculins sont à la hauteur de cette qualité : Marc Barrard en Marquis de la Force hanté par le passé, marquant d’emblée par son vibrato appuyé et ses graves majestueux l’âge du personnage et la prescience de la fin d’une époque, Avi Klemberg prêtant au Chevalier la clarté de son timbre et la souplesse de sa voix, mais aussi l’attitude constamment empruntée de qui se trouve toujours en porte-à-faux, vis-à-vis de son père, de sa sœur, et du monde qui l’entoure.

L’ensemble des autres interprètes – qu’elles et ils veuillent bien nous excuser de ne pouvoir les citer toutes et tous – se hissent à ce même niveau d’exigence et de refus de tout abus des effets dramatiques, concourant, de même que le Chœur lyrique Saint-Étienne Loire, à la réussite du spectacle.

L’inquiétude sous-jacente de toute l’œuvre, cette forme d’intranquillité permanente que suggèrent le rythme de la musique, la singularité des courbes mélodiques et ces fins de phrases toujours en suspens, comme des points d’interrogation, mais qui est toujours associée au recueillement, est magnifiquement exprimée par l’Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire. À sa tête, David Reiland excelle à rendre audible aussi la douceur consolatrice de cette musique qui semble parfois, à l’image de Blanche, s’effrayer elle-même de son audace et de son impétuosité.

 

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