Diamant noir

Die Gezeichneten - Lyon

Par Fabrice Malkani | ven 13 Mars 2015 | Imprimer

Le festival de l’Opéra de Lyon, intitulé cette année « Les jardins mystérieux », s’est ouvert sur une œuvre rare et puissante, d’un compositeur, Franz Schreker (1878-1934) encore trop mal connu en France : créé en 1918 en Allemagne, Die Gezeichneten n’avait jusqu’ici jamais été donné sur une scène lyrique française.

C’est une éblouissante réussite, au plan orchestral d’abord, sous la direction du chef argentin Alejo Pérez, qui obtient de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon une saisissante plénitude sonore et un luxe inouï de nuances, dès le splendide prélude dont le frémissement premier devient déferlement de musique envoûtante. Pour cette « tragédie de l’homme laid », dont le livret avait été initialement commandé par Zemlinsky à Schreker avant que ce dernier n’en compose lui-même la musique, le jeune metteur en scène allemand David Bösch a imaginé un décor noir qui donne à voir la dépravation, la débauche, la perversion, et que viennent augmenter d’une sorte de réalité virtuelle des images projetées sur une toile à l’arrière-plan. Manière efficace de juxtaposer les plans d’un réel sordide – situé à notre époque – et d’un imaginaire nourri de représentations fantasmatiques de la beauté.

L’argument nous fait partager, à l’époque de la Renaissance (qui a tant intéressé les artistes du tournant du XIXe au XXe siècle) les vœux d’Alviano, être laid et difforme mais riche propriétaire d’une île (« Elysium ») où règne la beauté, dont il veut faire don à la ville de Gênes, même lorsqu’il apprend avec colère que ses amis y abusent dans une grotte de jeunes filles qu’ils enlèvent pour les y conduire. L’un d’eux, Tamare, tombe amoureux de Carlotta, la fille du podestat de Gênes, qui repousse les avances de ce beau jeune homme pour s’intéresser à Alviano auquel elle se sent lié par une affinité d’artiste. Alviano pose pour Carlotta qui échange avec lui sa vision de l’art, avant de se détacher de lui, une fois le tableau achevé, et de céder aux attraits de Tamare, pour mourir de cette rencontre avec un réel trop violent pour son cœur fragile, tandis qu’Alviano tue Tamare et sombre dans la folie.

Dans le rôle d’Alviano, l’homme laid marqué par le destin (Die Gezeichneten signifie littéralement « les marqués » – mais aussi « les dessinés ») Charles Workman est remarquable, de nuances autant que de puissance vocale, dans le parlando comme dans l’arioso, avec un talent de comédien qui rend le rôle crédible et émouvant de bout en bout. Il faut souligner d’ailleurs la présence scénique de tous les chanteurs, au premier rang desquels la Carlotta de Magdalena Anna Hofmann et le Tamare de Simon Neal – qui interprétaient respectivement Senta et le Hollandais dans le Vaisseau fantôme donné à Lyon l’automne dernier. Magdalena Anna Hofmann donne une dimension dramatique intense au personnage d’artiste confronté à son alter ego (Alviano) puis à l’altérité absolue (Tamare). Dans la scène de l’atelier, où elle détaille sa vision des mains étranges qu’elle peint, le choix d’une interprétation plus expressionniste que lyrique est pertinent, même si cette scène centrale aurait pu aussi être vue comme un moment de pure poésie. Simon Neal, dont le personnage exprime la séduction virile, fait de son beau chant l’arme d’un voyou, soulignant par un engagement physique intense la brutalité de la beauté, en écho à la phrase d’Alviano que citent Paolo puis Tamare : « Que la beauté soit la proie du puissant ». S’il est vrai que l’opéra repose sur ces trois personnages, on saluera les interventions convaincantes de la basse Michael Eder qui interprète le Podestà Nardi, de la mezzo-soprano Aline Kostrewa en Martuccia et du ténor Jan Petryka incarnant l’homme de main Pietro. Dans la tension dramatique du dernier acte, le Capitaine du baryton-basse Marcus Marquardt manque un peu de puissance sonore pour s’imposer vraiment, mais l’ensemble de la distribution est à saluer.

Il reste à espérer que cette entrée au répertoire des théâtres d’opéra français d’une œuvre aussi « marquante », riche et originale, aux sonorités qui subjuguent, suscite des reprises et de nouvelles productions dans les années à venir.

 

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