Chacun son monde

Die Tote Stadt - Nancy

Par Laurent Bury | mar 21 Avril 2015 | Imprimer

Depuis que Strasbourg en a assuré la création française en 2001, spectacle vu ensuite au Théâtre du Châtelet, et depuis que l’Opéra de Paris a accueilli la production de Willy Decker en 2009, Die Tote Stadt n’a pas franchement envahi les salles de France. Exception : en 2010, la mise en scène de Philipp Himmelmann fut créée à Nancy. Elle est revenue cette saison à Nantes et Angers le mois dernier, et regagne à présent son point de départ. Seul point commun entre les versions 2010 et 2015 : la stupéfiante Marie/Marietta incarnée par Helena Juntunen. La soprano finlandaise affiche une solidité vocale à toute épreuve, dans un rôle qui n’a pourtant rien d’une promenade de santé : au bout de deux heures de spectacle – sans entracte – où elle n’a guère quitté la scène et où elle n’a cessé de danser, de s’agiter, de se contorsionner, elle vient saluer avec des sautillements primesautiers. Surtout, la voix ne trahit pas le moindre signe de fatigue, pas le moindre vibrato parasite, comme si rien n’était plus facile à interpréter que la musique de Korngold dans tout son fracas post-romantique. Aigus sans faille, graves sonores, tout est là, et l’actrice laisse pantois. Face à elle, Daniel Kirch réussit un parcours convaincant : sans doute faut-il attribuer à une méforme passagère les critiques négatives que lui ont attirées sa prestation à Nantes et Angers. Dans un rôle au format quasi-wagnérien, le ténor allemand est absolument crédible ; là où tant de ses collègues tentent pitoyablement de s’inventer une voix héroïque, il a bien les couleurs que l’on attend dans ce répertoire, et la vaillance ne lui fait pas défaut. Scéniquement, la névrose du personnage est palpable, comme il convient au héros imaginé par Georges Rodenbach. Autour d’eux, si Maria Riccarda Wesseling est une Brigitta correcte mais un peu bridée par la production, Allen Boxer déçoit un peu par manque de puissance en Franck. Il est le plus souvent couvert par l’orchestre, et l’on apprécie donc que Nancy n’ait pas suivi la tradition selon laquelle le même titulaire interprète aussi le rôle de Fritz : le superbe air de Pierrot échoit ainsi à un John Chest au timbre magnifiquement moiré, que l’on a hâte d’entendre cet été à Aix-en-Provence dans A Midsummer Night’s Dream. Les joyeux collègues de Marietta sont à la hauteur, en particulier Elisa Cenni et Albane Carrère, réjouissantes Juliette et Lucienne.

Emmenée avec une vivacité sans relâche par Thomas Rösner, la partition de Korngold avance à grands pas, la musique y gagnant une fermeté dont la dépouillent les interprétations trop alanguies. L’orchestre de Nancy, qui déborde un peu de la fosse, rend justice à la rutilance d’une œuvre qui a su s’imposer au répertoire en un quart de siècle, depuis sa redécouverte dans les années 1970. Quant à la mise en scène, elle est d’une cohérence indéniable, même si certaines options ne manquent pas d’étonner au premier abord. Prisonnier de son passé, Paul vit certes dans son monde, et les deux tiers de l’opéra se déroulent dans son rêve : on peut donc comprendre le choix de l’isoler dans une case et de faire évoluer les autres personnages à un autre niveau de la scène, mais lorsque Franck et Brigitta interviennent eux aussi dans une des six cases qui divisent l’espace scénique, cela semble répondre à une motivation peut-être plus décorative que logique. On adhère malgré tout à cette volonté de ne jamais faire se rencontrer physiquement Paul et Marietta, qui reflète bien l’opposition entre rêve et réalité. La production se dispense de montrer la procession des béguines, ce qui évite au moins le délire que nous infligeait Inga Levant dans la première production française de l’œuvre. Et si les danseurs amis de Marietta mélangent zombies sanguinolents, messieurs en porte-jarretelles et talons aiguilles et deux figurants entièrement nus, sans doute faut-il y voir une représentation de cette vulgarité charnelle associée à Marietta dans l’esprit du héros, ce qui explique que l’ineffable air de Pierrot s’accompagne, de manière un peu troublante, de tortillements du popotin et autres déhanchements suggestifs de la part des choristes, acrobates et figurants...

 

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