Lettre à Roselyne (2)

Die Walküre - Bayreuth

Par Maurice Salles | lun 11 Août 2014 | Imprimer

Vos perplexités, chère Roselyne*, sont les miennes devant cette Walküre si foisonnante qu’on en perd son latin. Pour un peu on se prendrait à dire à Frank Castorf, tel Rossini à la cantatrice qui surchargeait une de ses pièces : «  C’est bien beau ! Mais de qui est-ce ? » Sur le plateau tournant, un édifice complexe s’élève, aux allures de manoir fortifié car une haute tour  de bois domine escaliers et terrasses qui descendent vers une cour où l’on voit un enclos renfermant des dindons et des balles de foin. Castorf aurait-il choisi la fidélité temporelle au livret ? Mais il y a cette guirlande d’ampoules électriques qui semble annoncer l’entrée… Sommes-nous à Wagnerland ? Dans ce décor indéchiffrable ni le manteau de Siegmund ni la tenue de Sieglinde (à la fois sobre et sexy car elle cache et elle dévoile) n’aident à y voir plus clair. Même le frac et le  haut de forme  de Hundig sont imprécis, puisque cet uniforme que la bourgeoisie a emprunté est devenu sa marque intemporelle. On n’en est que plus surpris que  l’épée reste une épée, car on n’a pas vu le frène, si la vidéo ne nous a rien laissé ignorer de l’endormissement  difficile de Hundig. Bien malin évidemment qui pourrait dire que l’obscurité (remarquable efficacité des canons à brouillard, utilisés magistralement) est celle d’une nuit de printemps.

Au deuxième acte la tour est devenue un derrick et le plateau tournant révèle un hangar autour et à l’intérieur duquel sont stockés des accessoires liés à l’industrie pétrolière. On se souvient alors que dans le programme figure une lettre de Staline relative à la situation des ouvriers et du Parti dans les champs pétrolifères du Caucase.  Wotan porte une longue barbe comme Karl Marx et lit la Pravda mais avec sa redingote noire et sa dégaine négligée il évoque aussi bien des images de Juifs fixées par la photographie vers 1900. Les images vidéo sont du reste traitées en grisé, à la manière de celles des films muets  La féminité de Brünnhilde est suggérée par le peignoir qu’elle arbore, et sa brève rencontre avec Fricka est rendue lourde de sens aussi par le jeu corporel des interprètes qui se toisent. Comme dans Das Rheingold, la mise en scène de Frank Castorf est inattaquable sur le plan de la direction d’acteurs, mais cet environnement matériel si présent, comme son réalisme nous semble peu nécessaire ! Sans doute on peut répéter que ce choix relève de la volonté de démystifier, de désacraliser, de réévaluer, et cela passe par une ironie grinçante qui n’épargne pas le spectateur, et d’abord le spectateur allemand, le plus concerné.

C’est probablement pourquoi au dernier acte le derrick s’est fait mirador, avec toutes les connotations implicites. L’étoile rouge brille à son sommet que des anarchistes ont tenté en vain d’occuper, abattus par les Walkyries, fidèles gardiennes de l’ordre établi. Il y a dans peut-être dans cette accumulation la volonté de rejoindre, de façon moins paradoxale qu’il n’y paraît, le syncrétisme wagnérien. Les choix de la costumière restent, eux, énigmatiques, en particulier pour les Walkyries, dont l’arrivée différée permet d’en mesurer la fantaisie digne d’une fête costumée, et du reste sur une terrasse elles ont à manger et à boire, ce dont elles ne se privent pas. Comme dans Das Rheingold la vidéo et des images tirées de films anciens de propagande (?) nous placent en situation de préférer les gros plans à la vision globale, avec toutes les conséquences qu’entraîne ce choix. C’est d’une intelligence indéniable, cela n’empêche pourtant que le deuxième acte nous a semblé se traîner, malgré le talent des interprètes.

Comme vous, chère Roselyne, j’ai trouvé la Brünnhilde de Catherine Foster gênée aux entournures, sans le poids vocal et l’énergie nécessaires pour s’imposer dès son entrée, et même en délicatesse avec la justesse dans les sauts vers l’aigu. Elle a pourtant de beaux moments de lyrisme, le personnage est incarné visiblement selon les consignes du metteur en scène, mais elle n’empoigne pas, et quand ses demi-sœurs lancent à leur tour le « Hojotoho », le sien pâlit encore. C’est dommage car le reste de la distribution est très satisfaisant, jusqu’à l’exceptionnel. Bien plus marquante que la veille, Claudia Mahnke trouve pour Fricka tous les accents du bon droit mâtiné de ressentiment et d’agressivité mal réprimée. Kwangchul Youn est un Hunding plus mesuré que d’autres, probablement muselé par la conception du rôle qui lui est imposée, et sans la profondeur de sa voix, le personnage semblerait peu consistant, ici presque dépourvu de sa brutalité rugueuse envers Sieglinde. Wolfgang Koch est encore plus impressionnant, surtout quand on a à l’esprit sa performance de la veille, en acteur protéiforme et en chanteur maître de sa technique pour ne donner, au terme de l’opéra, pas le moindre signe de fatigue. Seules quelques notes très graves le mettent en difficulté ; pour tout le reste il est d’une souplesse et d’une solidité qui n’appellent que des éloges. Le Siegmund de Johan Botha déconcerte d’abord tant la voix paraît claire et presque fragile ; mais c’est en homme blessé qu’il arrive pour s’effondrer. Progressivement l’intensité et la couleur irriguent un chant qui atteint sa plénitude charnue au cours de l’échange avec Hunding et ne la perdra plus jusqu’au dernier soupir du personnage. Mais la Sieglinde d’Anja Kampe l’emporte au tumulte des ovations, s’il faut établir un palmarès, et il est vrai qu’à part de fugaces tensions dans la zone aiguë elle incarne avec une grâce et une fraîcheur enviables la féminité d’abord bafouée, puis révélée et libérée, aussi bien vocalement que scéniquement.

Kirill Petrenko est sacré roi, comme la veille. Quelques forte un peu moins forts et une conclusion plus enveloppée de sfumato  nous auraient comblé, mais cessons d’être vétilleux pour saluer une direction aussi maîtresse d’elle-même. De la fosse ne monte que du bonheur, alliance de sonorités subtiles qui coexistent ou se fondent, dans un équilibre ou une tension qui enveloppent et portent le plateau. Les pages célèbres, comme  la Chevauchée, sont  lavées des stridences et des frénésies qui les défigurent si souvent et qui nous assaillent, hélas, au passage d’un taxi, dans le lent reflux vers la vie…

 
 

 

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