Une Walkyrie pleine d'avenir

Die Walküre - Dresde

Par Yannick Boussaert | sam 20 Février 2016 | Imprimer

Le foyer et la salle de la Semperoper de Dresde bruissent de l'excitation des amoureux de Wagner. Venus d’Allemagne et d’Europe, ils avaient noté cette série de Walkyrie d’une petite croix dans leur agenda. Et pour cause : Nina Stemme, Christopher Ventris et Petra Lang, entre autres, sont sur les planches quand Christian Thielemann officie en fosse.

Seule la production de Willy Decker date de 2001.  Cette lecture se veut résolument politique. Dans l'économie globale du Ring, La Walkyrie n'est pas seulement la première journée, celle qui voit les premiers jours troubles de l'humanité et les origines de Siegfried. Il s'agit bien de l'acte d'achoppement des dieux qui, du pinacle du Walhalla, commencent leur chute inexorable. Willy Decker propose un décor en mise en abyme : des fauteuils de théâtre en velours rouge occupent l’avant et l’arrière-scène. Au centre la demeure de Hunding, puis une salle de la forteresse où le Dieu assemble des maquettes urbaines, fruits de son esprit mégalomaniaque. Au dernier acte, les rangées de fauteuils envahissent toute la scène dans une disposition sphérique. Le théâtre est devenu monde. Dans cet univers, Wotan joue au metteur en scène. Il règle la rencontre des jumeaux, comme il a déjà prévu l'épée fichée dans l’arbre. C'est bien sûr sans compter sur Fricka, et les traités qu'il représente lui-même. Et c'est sans compter sur cette fille, qui elle non plus ne peut renoncer à l’amour et se révoltera contre son père et elle-même. Disons le franchement, ces fauteuils rouges lassent assez vite, d'autant que le parallèle dieu suprême/metteur en scène s’est émoussé après quinze années de « regietheater » à tout crin. En revanche le rideau noir de ce théâtre de poche s'avère du plus bel effet. Ainsi lorsque Wotan, défait par sa femme, s'apprête à faire rideau sur ses ambitions, c’est Brunnhilde elle-même qui le décharge de ce fardeau. Accablée par la responsabilité qu'elle accepte, laisser mourir le fils chéri, elle s'enveloppe dans le drapé du tissu devenu linceul. Elle restera comme une ombre pâle derrière ce voile froid de la mort pendant la Todesverkündung. Lorsqu'elle touche Siegmund avec compassion, c'est sa main gantée d’obscurité qui le saisit, comme les serres d’un charognard. A ces beaux effets, s’ajoute une direction d'acteur qui gagne en intensité au fil des actes.

© Frank Höhler

D’autant que les interprètes se surpassent. En premier lieu, Christian Thielemann, directeur musical de la Staatskapelle de Dresde et du festival de Bayreuth, ne cherche pas particulièrement la transparence et encore moins à alléger la texture de son orchestre. Bien au contraire, et loin de toute lourdeur dont il est parfois taxé, il joue sans complexe la plénitude de la partition wagnérienne. Cela va de pair avec une gestion méticuleuse des pupitres, de leurs dialogues et dynamiques et des fondus entre les leitmotivs. L’ouverture est un cas d’école : attaques incisives, crescendo et decrescendo rapide, éruption des cuivres, tutti gargantuesques… Le reste de la soirée sera dans cette droite ligne, avec les couleurs nécessaires alliées à un lyrisme et à une fougue portés par une Staatskapelle de Dresde aux violons soyeux et  aux cuivres clairs.

Un baume pour les solistes de cette soirée, qui comptent parmi les valeurs sûres du chant wagnérien actuel et savent faire face à une fosse qui ne retient pas son volume. Seules, les huit autres Walkyries sont de niveau moyen. Georg Zeppenfeld, lui, soigne sa ligne vocale où se déploie toute la noirceur de son timbre. Peut-être reste-t-il trop monocorde, mais la voix a cela d'inquiétant que la silhouette acérée du chanteur aiguise encore davantage. Inquiétante Christa Mayer aussi dont la Fricka, noble et digne, peut devenir incendiaire avec une aisance confondante. Sieglinde s'incarne chez une Petra Lang certes solide mais sûrement un peu trop rigide pour le lyrisme du rôle. L'intelligence de la musicienne finira par emporter l'adhésion, notamment au troisième acte. Son frère jumeau est un Christopher Ventris particulièrement séduisant. La voix est belle et colorée, menée avec facilité sans aucune volonté ostentatoire : les « Wälse » sont tenus juste assez pour que l'orchestre tonne ce qu'il faut. Markus Marquardt possède l’airain et l’amplitude pour composer un Wotan au faîte de son triomphe, n’était un léger manque de volume et des nuances sommaires. Timbre rond, souffle, couleurs, endurance, ambitus, volume torrentiel qui n’empêche des attaques d’une douceur à se pâmer… la Brunnhilde de Nina Stemme tutoie la perfection. Avec tout son art et son instinct, la Suédoise se glisse dans les moments de son personnage : adolescente et riante elle devient adulte et grave, puis défend ardemment sa cause.

En avril 2015, elle nous annonçait qu’elle avait hâte de cette première collaboration avec Christian Thielemann. A voir leur entente aux saluts triomphaux qu’ils ont reçus, on ne peut qu’espérer que cette Walküre soit le prélude à d’autres grands projets. Peut-être sur la Colline verte, qui sait ?

 

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