Encore coté en bourse

Don Giovanni - Liège

Par Christophe Rizoud | dim 20 Novembre 2016 | Imprimer

« L'action se déroule de nos jours dans l'univers des traders, de la bourse [...] Sur cette place financière où règne Don Giovanni   – ce pourrait être Wall Stret, Londres, Francfort – l'alternance des jours et des nuits amène une population différente dans les bureaux : les traders le jour, les équipes de nettoyage la nuit... ». Cette note d'intention que l'on croirait empruntée à Michael Haneke pour sa fameuse mise en scène de Don Giovanni à Paris sert de colonne vertébrale à la proposition scénique de Jaco Van Dormael dans une nouvelle production du chef d'œuvre de Mozart à Liège. Plagiat ? Non, variation assagie et spectaculaire d'une actualisation concevable à condition de ne pas regarder de trop près le texte de Da Ponte (où l'on parle davantage de seigneurs et de villageois que de managers et de techniciens de surface). Moins de subversion et d'extrémisme incontrôlé chez Van Dormael que chez Haneke mais un décor magnifique et magnifié par les éclairages de Nicolas Olivier, autorisant via un plateau pivotant le passage en quelques minutes d'une villa avec piscine aux bureaux d'un grand groupe financier international au plus haut d'une tour gigantesque dans un quartier d'affaire envahi de gratte-ciel. Judicieuse trouvaille d'ailleurs que cette piscine, au fond de laquelle se noue et se dénoue le drame d'une manière propre à renouveler l'imagerie donjuanesque. L'eau fumante se substitue aux feux de l'enfer et la scène du Commandeur, devenue finale par l'omission du sextuor, remplit son office cathartique, tout en rappelant que la Belgique est le pays du chocolat.

Pour le reste, le libertin resterait conforme à la tradition s'il ne se situait dans un registre trop grave pour la voix de Mario Cassi. Privé de projection, comment Don Giovanni pourrait-il ne pas l'être de présence ? Le champ laissé libre, il revient aux autres interprètes d'occuper la place dans un renversement inhabituel des rapports de force. Laurent Kubla a trop de prestance pour se satisfaire d'un rôle de valet, fût-il Leporello. Luciano Montanaro, en Commandeur, transforme dans la scène finale, l'essai qu'il n'avait pas marqué lors de sa première intervention. Il y a plusieurs raisons de ne pas souscrire au Masetto de Roger Joakim, la première d'entre elles étant une prononciation trop française de l'italien. C'est donc sans mal que Leonardo Cortellazzi en Don Ottavio l'emporte à l'applaudimètre par la grâce d'un timbre cajoleur augmentée d'une technique suffisamment aguerrie pour varier les reprises et tenir sur le souffle des notes longues comme le bras.


© Lorraine Wauters, Opéra royal de Wallonie

Que Donna Elvira et Donna Anna se partagent équitablement la faveur du public n'est pas non plus dans l'ordre d'une représentation classique de Don Giovanni. Mais Veronica Cangemi transfigure un rôle réputé ingrat par une souplesse d'émission apprise sur les bancs vivaldiens tandis que Salome Jicia, comme à Pesaro cet été dans La donna del lago, peine à accrocher la lumière. Mozart lui convient pourtant mieux que Rossini et son soprano agile et sombre tire la fille du commandeur vers un romantisme auquel on reconnaît ne pas avoir été insensible. Prise de rôle réussie enfin pour Céline Mellon. Zerlina reste une soubrette mais avec de la personnalité et une fraîcheur dépourvue de l’acidité qui fait parfois de la fiancée de Masetto une craie crissant sur le tableau.

Confier la direction de l'Orchestre de l'Opéra Royal de Wallonie à Rinaldo Alessandrini reviendrait à faire entrer le loup baroque dans la bergerie classique si le vent qui souffle en fosse, tout en ravivant les couleurs, ne laissait inchangée la lecture de la partition, en termes de contraste comme de dynamique. Perruqué dans un palais sévillan ou cravaté au 50e étage d'un building new-yorkais, Don Giovanni porte encore crânement ses 229 ans.