La révélation Schrott

Don Giovanni - Monte-Carlo

Par Christophe Rizoud | dim 29 Mars 2015 | Imprimer

Que n'a-t-on écrit sur Don Giovanni ! Libertin malfaisant condamné aux flammes de l'enfer pour outrage aux bonnes mœurs ou esprit épris de liberté injustement réprouvé par une société à la morale castratrice ? Séducteur ou objet de désir ? Accro au sexe ou impuissant ? Monstre ? Peut-être. Mythe ? Assurément. Parmi le large choix des possibles, Jean-Louis Grinda à Monte-Carlo prend le parti de traiter le chef d'œuvre de Mozart et Da Ponte au premier degré. Tout comme d'ailleurs, à l'orchestre, Paolo Arrivabeni observe de la partition une lecture digne mais sage, à quelques décalages près dans les ensembles. Le savoir-faire conjugué des deux hommes aboutit à un résultat soigné, d'un esthétisme rehaussé par la beauté des costumes et celle du décor inspiré par les tableaux de Giorgio De Chirico. Le respect de la tradition passe par les accessoires – la mantille de Donna Anna, le catalogue de Leporello... – et par le traitement des airs et des ensembles à l'avant-scène, parfois même devant le rideau tiré de manière à favoriser les changements de tableaux. Quid cependant du vertige que l'on peut ressentir au contact d'un des plus grands opéras du répertoire ? Quid de sa modernité ? Quid du message subversif rattrapé in extremis par une fin moralisatrice ? Le choix d'achever ici la représentation par le sextuor « Ah ! dov’è il perfido ? » est révélateur – et dans un tel contexte indispensable. Quid des personnages qui n'ont que le chant pour exprimer leur ambiguïté ? De ce côté-là, rien à redire.


©2015-Alain Hanel-OMC

La distribution combine habilement jeunes chanteurs prometteurs – Fernando Javier Radó et Loriana Castellano possèdent l'un comme l'autre la simplicité et la fraîcheur requises par Masetto et Zerlina – avec talents confirmés. Il y a Giacomo Prestia dont le commandeur porte le poids des ans avec une fierté toute verdienne. Il y a Maxime Mironov, frêle et élégant Ottavio rompu à la virtuosité de ces deux airs par la pratique assidu des opéras de Rossini. Il y a Sonya Yoncheva qui propose de Donna Elvira un portrait proche du contresens tant il est incompréhensible que Don Giovanni ne succombe pas à tant de sensualité. La voix, toujours lyrique même si moins légère qu'elle ne l'était avant sa maternité, peine encore à épouser les contours du rôle – rayonnante dans le registre supérieur, plus étouffée sinon – mais quelle ligne, quelle noblesse dans le port altier du son, quelle présence ! Il y a – moins connu – Adrian Sampetrean, basse roumaine de 32 ans, déjà invitée à Milan, Berlin ou Paris, dont Leporello bénéficie de la santé vocale et de l'aisance scénique. Il y a Patrizia Ciofi, annoncée souffrante, qui réussit une fois encore à transcender les limites d'une voix douloureuse. Son interprétation de Donna Anna touche à la vérité intime du personnage.

Puis il y a Erwin Schrott, matamore à la voix de stentor, prédateur à la démarche animale, grand seigneur par la morgue et pourtant si peu aristocrate. Erwin Schrott, franc-tireur fâché avec la mesure et la justesse, dont l'interprétation se rit des notes, comme elle oublie sans doute de prendre en compte les indications du metteur en scène et du chef d'orchestre. Erwin Schrott avec cet aigu qu'il exhibe mal à propos dans la scène finale, avec les onomatopées dont il parsème les récitatifs, avec ses ricanements de mauvais goût. Erwin Schrott souvent agaçant, parfois amusant, provocant lorsqu'il jauge la salle d'un œil narquois, mais au bout du compte assez fascinant. Erwin Schrott qui nous bouscule dans nos convictions et nos conventions. Erwin Schrott que l'on s'apprêtait à vouer aux gémonies avant de réaliser troublé qu'avec son assurance, son insolence, son sex-appeal aussi, Don Giovanni, c'est lui.

 

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