Les sans-culottes à la lanterne

Arminio

Par Laurent Bury | mar 15 Mai 2018 | Imprimer

Que Max Emanuel Cenčić s’adonne désormais à la mise en scène, il y a tout lieu de s’en féliciter. Même si sa récente Donna del lago à Lausanne, transposée dans une maison close, le montre se risquant dans des chemins plus scabreux, le contre-ténor avait jusque-là fait des choix très raisonnables, montrant qu’il a su digérer les différents spectacles auxquels il a eu l’occasion de participer en tant que chanteur, avec un juste dosage de respect et d’impertinence. Après un charmant Siroe de Hasse, monté à Athènes en juin 2014 et vu ensuite à Versailles, est venue en février 2016 à Karlsruhe une autre réussite avec Arminio de Haendel, titre peu fréquenté malgré la faveur dont jouit aujourd’hui le compositeur. En fait, l’histoire se déroule en trois temps : d’abord, en septembre 2015, l’enregistrement en studio de l’intégrale au disque ; ensuite, la production scénique ; enfin, la reprise de celle-ci en février 2017, qui débouche sur le DVD maintenant diffusé par C Major. Avec en cours de route, quelques changements de distribution qui font que chacune des trois étapes ne ressemble pas tout à fait aux deux autres. En résumé, en 2017 on perd Layla Clayre, très appréciée à la scène comme au disque, on perd le contre-ténor Vince Yi, qui avait suscité des avis mitigés, et on perd aussi l’admirable Ruxandra Donose. Moins significatives, la perte de Xavier Sabata (le rôle de Tullio est très mineur) et de la basse Petros Magoulas, déjà remplacés à Karlsruhe par les titulaires présents sur le DVD. Autrement dit, un renouvellement vocal assez notable tout de même.

En épouse vertueuse du héros éponyme, Lauren Snouffer est désormais un papillon sorti de sa chrysalide : alors qu’on pouvait encore déplorer il y a quelques années une certaine acidité de l’aigu, on a désormais affaire à une voix pleinement épanouie, aux notes hautes crémeuses à souhait, sans que la virtuosité n’en pâtisse. Avec Aleksandra Kubas-Kruk, Sigismondo est ici confié à une voix féminine et non plus masculine : on ne s’en plaindra pas, car cette jeune artiste polonaise se révèle pleine d’atouts, à la fois bonne comédienne et chanteuse sans reproche. Avec Gaia Petrone, le plaisir d’entendre un vrai timbre de mezzo nous est offert, et le rôle de Ramise en paraît vraiment trop peu étoffé. Pour tout le reste, nous ne pouvons que réitérer les compliments déjà accumulés par nos collègues. Juan Sancho est ici d’une sobriété fort bienvenue et ne cherche pas à s’aventurer dans des suraigus hors de propos. Pavel Kudinov s’acquitte plus que correctement de son unique air, et Owen Willetts ne rencontre pas de difficulté en Tullio. Quant à Max Emanuel Cenčić, il a su s’approprier un rôle riche en occasions de briller, dont il profite allègrement, avec une liberté qu’on ne lui a pas toujours connue.

Et surtout, toute cette distribution joue le jeu qu’a choisi le metteur en scène, celui de la transposition vers une époque de peu postérieure à celle de Haendel lui-même, et qui privilégiait les références à l’antiquité romaine : en effet, de l’aube de l’ère chrétienne, l’intrigue est ici projetée vers l’époque révolutionnaire, ce qui permet de saisir plus clairement les enjeux. D’un côté, les aristocrates (Arminio et sa fille), de l’autre, les révolutionnaires (Varo, Tullio et Segeste). Et à rebours de l’histoire, ce sont ici les sans-culottes qui perdent, avec pour image ultime l’infortuné Varo montant sur la guillotine pour perdre la tête. Tout cela nous est raconté avec beaucoup de fluidité, plus une note d’humour parfois un rien appuyé, Ramise étant devenue une ivrogne et Sigismondo un freluquet. Quant à George Petrou et son Armonia Atenea, ils renouvellent en fosse le miracle du studio et nous font écouter avec admiration une partition qui, sans compter forcément parmi les meilleures de Haendel, n’en est pas moins riche en pages intéressantes, et que l’on serait ravi de pouvoir découvrir en concert ou en représentation, au lieu des sempiternels Alcina ou Giulio Cesare.

 

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