Bach/Straub/Huillet : l’édition définitive

Le BACHFILM

Par Frédéric Platzer | jeu 03 Janvier 2013 | Imprimer
 
Chronique d’Anna Magdalena Bach est un film allemand en noir et blanc du couple de Français Jean-Marie Straub et Danièle Huillet qu’ils ont imaginé dès 1957, sorti au début de 1968 et qui n’a cessé d’être visible sur les petits et grands écrans depuis bientôt quarante-cinq ans. L’idée de base des cinéastes était de proposer un film dans lequel la musique (de Bach) sortirait de son rôle habituel d’accompagnatrice des images ou de commentatrice des situations dramatiques pour devenir elle-même l’objet esthétique principal de l’œuvre. Ils ont donc supprimé tout ce qui pouvait être superfétatoire, gommé tout objet secondaire ou inutile à leur propos pour ne finalement garder que l’essentiel. Le synopsis est simple : il s’agit d’évoquer la vie commune de Jean-Sébastien Bach avec sa seconde épouse Anna Magdalena jusqu’à la mort du compositeur en 1750 au travers d’un très sobre commentaire en voix off et de scènes très statiques à dessein reconstituant l’exécution d’un panorama des différents genres d’œuvres laissées par le cantor de Leipzig. Un des points cruciaux de leur travail consista à filmer les extraits en un seul plan et d’enregistrer simultanément le son en direct (en mono) afin d’approcher le plus possible d’une certaine vérité historique. Amateurs de films pressés et agités, cela va vous faire tout drôle : ici, le temps est ralenti, suspendu et chaque seconde de musique se goûte d’une manière particulière.
 
Il fallait donc trouver des musiciens capables de jouer Bach d’une manière très authentique et en particulier, mettre la main sur un joueur de claviers (clavecin et orgue) qui soit à la hauteur du rôle écrasant et exigeant de Jean-Sébastien. À la fin des années cinquante, au moment de l’élaboration du projet, le coup de génie fut d’aller proposer le job à un claveciniste hollandais parlant très bien allemand alors peu connu, car il n’avait alors sorti qu’une poignée de disques, Gustav Leonhardt. Ce dernier, qui avait la même conception de Bach que le cinéaste, accepta le rôle et, outre une superbe perruque bouclée, porte véritablement tout le film sur ses épaules. Sans lui, ce dernier ne serait sans doute qu’un assez vain exercice d’école de cinéma. Avec lui, dès la célèbre scène d’ouverture débutant par la cadence de clavecin du Ve Concerto Brandebourgeois, le personnage de Bach est véritablement incarné, corps, âme et doigts ! Christiane Lang-Drewanz (musicienne qui avait épousé un véritable maître de chapelle) est également parfaite et dans sa lecture du texte (en allemand et en français avec un petit accent à la Jane Birkin) et dans son jeu du clavecin n’excluant pas quelques touchantes maladresses d’exécution (notamment dans une scène avec sa propre fille jouant à la poupée à ses pieds). Les autres musiciens, avec en premier lieu Nikolaus Harnoncourt, en passe de devenir les stars du baroque des décennies suivantes, sont également très bons.
 
Contrairement à ce que l’on croit généralement, le film ne reprend pas la prose sentimentale et historiquement peu fiable du livre d’Esther Meynell La Petite Chronique d’Anna Magdalena Bach (1925) mais repose sur des documents musicologiquement plus sérieux comme des textes du musicien, des contemporains ou des enfants du compositeur, ayant tous connu le couple Bach de son vivant. Il nous propose des extraits pris dans différents endroits comme l’intérieur d’une maison (pour les passages domestiques), des tribunes d’orgue (pour les extraits de musiques sacrées) ou de salles de châteaux (pour les musiques profanes). Là encore, Leonhardt – s’il n’a pas choisi les œuvres – a scrupuleusement présidé à la mise en place des effectifs vocaux et instrumentaux en suivant le célèbre texte du compositeur dans lequel il explique la composition idéale minimum nécessaire à l’exécution de sa musique. À titre d’exemple, nous sommes ainsi les témoins privilégiés, au milieu des petits chanteurs, à ce qui est présenté comme la tribune de Saint-Thomas de Leipzig de l’exécution intégrale du chœur d’entrée de la Passion selon Saint-Matthieu.
 
Le DVD 1 nous propose le film dans les cinq versions réalisées par Straub. Entendons-nous bien, les images sont identiques – mis à part les sous-titres des rares dialogues – mais le commentaire en voix off a été réenregistré dans chacune des langues (Christiane Lang se chargeant des versions allemande et française tandis que Leonhardt commentant quatre versions sur les cinq, laissant à quelqu’un d’autre le soin de faire la voix italienne).
 
Le DVD 2 rassemble quant à lui une série de documentaires, d’entretiens et de documents inédits (visibles sur ordinateur). Les sommets en sont le documentaire sur Straub de 1968 comprenant notamment une interview du « jeune » Leonhardt dans lequel on voit ce dernier évoquer sa prise de rôle et même rire (si, si !) mais surtout des interviews réalisés cet été 2012 avec Christiane Lang-Drewanz (à Paris) et Nikolaus Harnoncourt (sans doute chez lui, avec une webcam et via Skype) dans lesquels ces deux musiciens évoquent avec une grande fierté leur participation au projet et avec beaucoup d’émotion leur rencontre et leur amitié avec Gustav Leonhardt qui venait de disparaître quelques mois plus tôt, en janvier 2012.
 
Le livre de 160 pages complétant les DVD reprend entre autres le découpage intégral de la version française du film, ce qui permet au lecteur d’avoir les références précises de ce qui est joué ou montré (comme les innombrables pages de titres et de manuscrits de Bach). Le reste reprend des entretiens ou des textes de présentation du film.
 
Vous l’avez compris, cette magnifique édition, réalisée pour le prochain 80e anniversaire de Jean-Marie Straub, est non seulement un document passionnant sur sa Chronik et son esthétique cinématographique mais également sur les débuts de l’engouement du grand public pour une interprétation la plus authentique possible de la musique ancienne et, in fine, sur l’un de ses plus magnifiques artisans, Gustav Leonhardt.
 

 

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